24 HEURES - Le dimanche 21 décembre 2014

Ça vaut le détour

25/09/2009 09h53 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Quand il s’agit d’odeurs, c’est souvent le cas. Je veux dire, le large détour qui vaut la peine. En particulier dans le cas des mauvaises.

Se promenant d’un pas léger sur l’avenue Coloniale, direction nord, lors de cette splendide journée (ô surprise, ô bénédiction) à laquelle nous avons eu droit lundi dernier, et un rien affectées, je dois le dire, par l’absorption d’un pichet de sangria sur une terrasse offerte au soleil cuisant, mon amie et moi, on étaient guillerettes, contentes, bavardes. On s’en allait chez elle où un apéro suivi d’un repas d’huîtres nous attendaient, son copain et un copain de son copain en prime. La vie était belle.

Puis, m’empoignant le bras d’un geste sec, l’humeur soudain sombre, comme si elle venait de se souvenir d’un événement pénible, elle m’a poussée de force vers l’est, puis à nouveau vers le nord, puis vers l’ouest, et enfin vers le sud. On s’est enfin arrêtées devant son appartement, non sans avoir fait un détour de plusieurs centaines de mètres. Weird.

« C’était quoi, ça ? Un traitement choc contre la joie de vivre ? Une façon d’éliminer les effets de l’alcool ?

- Pas du tout. C’était plutôt pour éviter les haut-le-cœur, les risques de vomissement, la perte éventuel-le d’appétit. »

Et elle de m’expliquer ce qui, depuis des années, lui pollue la vie. Ce qui la déprime chroniquement. Ce qui aggrave son quotidien : l’odeur de morue séchée, avariée, accumulée, sédimentée, tricotée aux murs intérieurs et extérieurs, aux planchers, aux plafonds, de chez Beneito, l’épicerie portugaise du coin. Aucun lien entre l’origine ethnique et l’odeur de l’épicerie. Disons simplement que l’épicerie sent funky et ce, à distance. Monstrueusement.

« Ça sent la vieille morue compostée. Ça sent la pourriture mêlée aux désinfectants, comme dans les hôpitaux. Ça sent la mort. L’odeur traîne partout dans les environs et mon appartement se trouve, pour mon malheur, dans ces mêmes environs. J’ai tenté de m’y habituer, mais, avec le temps, c’est devenu pire. Si par mégarde je sens cet odeur-là le matin, en allant travailler, ça me gâche la journée. Le soir venu, je ne veux pas rentrer. Une perte totale de jouissance, quoi.

- Tant que ça ? Pire que l’odeur de patchouli ? » Regard de travers de mon amie qui n’a pas apprécié que je ne la prenne pas au sérieux. Quand j’ai abordé le sujet pendant le dîner, entre deux huîtres, dans le bruit de succion des bouches aspirant les mollusques morveux, son copain m’a rappelée à l’ordre, les yeux méchants : « On mange. »

Mais ma curiosité était piquée. Pendant la soirée, je suis sortie dehors, j’ai prétendu vouloir prendre l’air en fumant une clope, mais j’ai plutôt marché en direction de l’épicerie. J’étais à dix mètres, et j’ai tout compris. Je me suis acharnée, je suis passée devant l’entrée pour mieux renifler. Les huîtres, dans mon estomac, se sont révoltées.

Y’a pas à dire, chez Beneito, ça sent la mort passée à l’eau de javel. Il faut y envoyer des inspecteurs. Au PC.

Mais comment est-ce possible? N’existe-t-il pas des lois prévues contre les mauvaises odeurs ? Contre la cacophonie olfactive, le chaos odorant engendré par l’urbanité, la condensation humaine ?

La mémoire

Rien ne stimule plus la mémoire que les odeurs. C’est ce qu’on dit, que les odeurs seraient de petites machines organiques à remonter dans le temps.

C’est une question de proximité géographique dans le cerveau. Par exemple, on capte l’odeur si particulière des bonbons blancs aux rayures rouges de nos grands-mères, ceux qui collent les uns aux autres pour former une masse de sucre visqueuse et indivisible, et on revoit en flashback l’image nette, précise, d’un salon, d’un divan brun, d’un tapis vert, d’un piano, de portraits accrochés aux murs en contreplaqués, imitation bois. On se rappelle même l’heure indiquée sur l’horloge ronde, au-dessus du poêle : 12h15.

Ou encore l’odeur terreuse d’un marécage qui nous rappelle le jour maudit où, en enfant téméraire et désobéissant, on s’était enlisé dans la boue jusqu’aux genoux, laissant derrière soi, non sans avoir livré au préalable une lutte contre la matière glaiseuse dans laquelle ses bottes à tuyau sont restées prisonnières, pour ensuite rentrer à la maison « nus bas », en larmes, provoquant la colère de sa mère, par nature ennemie jurée de toutes les formes de saleté.

La tolérance

Je pense à une lecture : Le Parfum de Patrick Suskind. C’est l’un des romans les plus connus au monde. Il y est écrit que, si un Occidental d’aujourd’hui était catapulté au Moyen Âge, à Paris, il tomberait immédiatement dans les pommes. À cause des odeurs des marchés : viandes rouges plus ou moins faisandées, poissons plus ou moins frais, fromages bleus devenus verts, qui se déplacent tout seuls, macération des déchets jetés n’importe où, le tout à ciel ouvert, sans normes d’hygiène, sans rien, au naturel.

De nos jours, on mourrait sur place, foudroyés par l’écœurement, pour beaucoup moins. Évolution ou dénaturation ?

Pas capable de le sentir

Je ne vous parlerai pas des phéromones, ces prétendues particules odorantes, subtiles, indétectables, scientifiquement douteuses, qui détermineraient le choix des partenaires sexuels.

Mais du fait que notre propre odeur, quelle qu’elle soit, est non seulement supportable mais toujours agréable. On y baigne comme dans son salon. Odeurs vinaigrées de transpiration dans un autobus, odeurs de flatulences bien grasses devant la télévision, odeurs de chaussures sport champignonnées et mal aérées dans un vestiaire. Pas de problèmes. Ces odeurs sont comme des extensions de soi, de son « moi », de sa vérité profonde, de son propre ego.

Or, ces mêmes odeurs, chez quelqu’un d’autre, sont intolérables. On ne s’y accommode pas. Elles sont une agression, une atteinte à l’intégrité.

Le pire, c’est qu’il n’y a rien de plus difficile que d’apprendre à quelqu’un qu’il pue. On se montre incapable de provoquer la honte d’autrui.

Beaucoup de relations « interpersonnelles » se sont détériorées ainsi, à cause de malentendus, de non-dits olfactifs. Qui laissent toujours cet arrière-goût... indécrottable.

 
 

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