24 HEURES - Le mercredi 22 octobre 2014

CHEESE!

18/09/2009 18h27 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Parmi les expériences agaçantes, légèrement désagréables, doucement pénibles, il y a celle de l’attente crispée d’un flash de caméra.

Celle du cheese! de circonstance devant le flash qui ne vient pas, qui se fait attendre, celle de l’inévitable hésitation de celui qui a la tâche d’appuyer sur le bouton, qui ajuste sa lentille sans savoir ce qu’il fait, qui regarde sa caméra d’un air interrogatif, et celle du cheese! qui perd son naturel, qui se tord, qui fond en un rictus d’impatience, en une grimace qui simule la spontanéité. Sourire contraint, photo manquée.

Et c’est connu: on n’aime pas se découvrir mal foutue sur une photo. Pas exclusivement, mais sur-tout, les femmes. Pire encore, l’existence même de cette photo où l’on se trouve affreuse pas devient un objet de contrariété.

Alors on la jette, on l’efface, on la déchire. On la brûle. Quand elle ne nous appartient pas, on la réclame au propriétaire, on invoque son droit de ne pas être plus moche sur photo qu’en personne, souvent dans le but inavoué de la détruire, de la faire valser dans la corbeille pour ensuite vider la corbeille.

Si on refuse, on implore, on négocie, on joue la carte de la fierté blessée, du risque à ne pas prendre que la photo circule aux quatre vents et la perte de contrôle sur ceux qui la verront, qui nous jugeront.

Exister sous un éclairage peu flatteur, apparaître avec son mauvais profil, se savoir immortalisée avec un visage déformé, les yeux stones, à moitié fermés, la peau rouge et luisante, ça tracasse sa fille.

Une partie de soi qu’on voudrait cacher se détache, circule sans consentement, devient indépendante, autonome, échappe.

Pourtant, c’est juste une photo. Pas de quoi en faire un fromage…

Miroir, miroir…

C’est toujours à l’orée de l’adolescence qu’on commence à développer un rapport parfois sain, mais le plus souvent problématique, avec sa propre image. L’âge ingrat où le corps éclate, se déforme, se déploie de manière inégale. Le corps mal réparti.

Le corps qui pousse trop vite et de partout, les cheveux qui se ternissent, qui se raidissent ou qui frisent dé-sespérément, la peau qui se couvre d’une pellicule permanente, indécrottable, de sébum.

Notre œil consterné essaie tant bien que mal de s’adapter à l’image vue dans le miroir. Pas facile. Ça peut prendre des années.

Ce rapport sévère, voire tyrannique, s’inscrit, jus-tement, dans l’usage qu’on fait de nos photos. Les photos de rentrées scolaires, celles de partys arrosés, de photomatons, les photos de soi qu’on prend soi-même, à bouts de bras, les photos arrangées, retou-chées, prises par un photographe dont on veut qu’il nous rende plus grandes que nature.

Et celles, toujours malvenues, qui sont prises à notre insu, dans notre dos, sans qu’on le sache.

C’est chaque fois un coup de dés: ou on y apparaît dans la splendeur d’un naturel impossible à recréer dans un contexte où ce naturel doit être joué, simulé, ou encore la crispation due à la surprise d’être croquée sans pré-avis s’y affiche avec encore plus de force que celle du sourire devenu grimace dans l’attente du flash.

Photos de magazine

C’est un réflexe. On examine une photo de soi et on la compare à toutes ces photos de magazines mi-traillées sur nos pauvres têtes depuis notre enfance. C’est automatique. C’est plus fort que nous.

D’emblée, c’est le mécontentement: on ne fait pas le poids, on se trouve trop grosses. Notre nez n’est jamais assez petit, notre peau, jamais assez mate et lisse.

Un jour, on craque. On fait alors appel à un pho-tographe professionnel. Au shooting, on se rend compte du travail et surtout des heures que ça prend pour être professionnellement maquillée et coiffée, pour être expertement photographiée.

On trouve le temps long, l’immobilité demandée et l’obéissance aux consignes, regarde un peu plus vers la gauche, lève le menton, pas tant que ça, penche la tête vers la droite, nous épuisent.

Ensuite, on juge toujours effrontément belles les filles de magazine, mais, quelque part, on cesse d’envier leur métier. Car on a entrevu la lente torture de la trituration, de la manipulation. On a eu un aperçu de ce que ça exige en efforts, que d’être une marionnette. Même belle.

Photos érotiques

À un moment ou un autre, on en veut. De soi. On veut toutes être nues sur des photos. Pour la postérité. Un jour, on veut pouvoir dire à nos petits enfants qu’on était vraiment pas pire.

On veut pouvoir en fournir la preuve sur demande. On veut des images qui témoignent d’une période où l’on était baisables.

Le danger, c’est que, lors de soirées enfiévrées où l’on boit plus que nécessaire, on puisse perdre la tête et le jugement qui vient avec.

Le danger, c’est qu’on puisse oublier que ces photos-là sont intimes, personnelles, et les exhiber au grand jour. Les faire circuler. Pire, les commenter. Pire encore, demander l’avis d’un public effaré et pas toujours averti.

J’en connais une à qui c’est arrivé. Une ancienne colocataire. Flattée par les résultats d’un shooting où elle posait flambant nue, dans des poses plus que suggestives, elle a fait laminer ses photos.

Au cours de l’une de ces soirées susmentionnées, elle les a sorties pour les montrer à tout le monde, et elle a posé sa préférée, où l’on pouvait voir qu’elle était parfaitement épilée, sur le mur du salon. Comme on pose un tableau. Comme dans un vernissage.

Le lendemain, quand je me suis levée, la photo sur le mur du salon avait disparu. Honteuse, ma colo-cataire m’a demandé de ne pas aborder le sujet.

Un jour, qu’elle m’a dit, on va trouver ça drôle. Je me demande si, pour elle, ce jour est arrivé.

 
 

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