24 HEURES - Le samedi 2 août 2014

Multipliez-vous et répandez-vous en grand nombre, qu’il disait…

11/09/2009 13h40 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Ce qui me tire du sommeil chaque matin : des balons-poire attachés à une poulie que l’on frappe à un rythme régulier, avec ses deux poings joints; des pas de courses précipités qui s’arrêtent, qui reprennent, qui indiquent des poursuites enragées, où l’un domine, ou l’autre court à contrecœur, pour s’échapper; des rires qui fusent, des cris perçants et des pleurs qui se mélangent, se superposent, en temps réel, en simultané. Une petite cacophonie à laquelle j’ai eu beaucoup de mal à m’habituer. Mais ça y est, l’adaptation a eu lieu. Un peu comme on apprend à se repérer dans le noir, à tâtons, avec ses mains, on finit par apprendre à faire abstraction d’une ambiance sonore, disons, vraiment intense.

C’est que la fenêtre de ma chambre donne sur une école primaire. La cours de cette école, c’est devenu mon réveille-matin. Obligé, et bienvenu. En gros, j’ai troqué le tapage nocturne des bars de l’avenue Mont-Royal dégueulant la manne des habitués du Plateau pour celui, matinal, d’une joyeuse bande d’enfants.

Chaque matin, le brouhaha est un miroir tendu sur les enfants que je n’ai pas. J’ai 36 ans, qu’est-ce que j’attends? La rumeur court que les naissances augmentent, dans le coin, dans le quartier, et partout au Québec.

Les enfants prennent d’assaut les villes comme la région. Le bruit court que l’on connaît depuis plusieurs années un baby boom. Pas de l’envergure de celui l’après-guerre, mais quand même. Une petite déboulade de naissances bien senties, 84 200 seulement en 2008, une hausse signification par rapport aux années précédentes, résultats concrets venant de certains lois d’assouplissement et de compensations pour les femmes enceintes, que l’on peut voir à vue d’œil, partout où l’on pose le regard : apparition, surgissement de bébés, poupons ou enfants qui marchent, émerveillés par ce qu’ils voient, en bas âge. Une vraie petite tribu, des clans qui défilent à la queue leu leu.

À vue de nez, en conduisant ma voiture, se trouvent toujours dans mon champ de vision des poussettes high-tech, souvent doubles, deux bébés côte à côte, que l’on pousse avec pré-caution et fierté, des bébés enrubannés sur la poitrine des mères qui marchent par paquets de trois, unies par leur maternité, consciencieuses, reines du trottoir. Je me dis : merde, s’il fallait que j’en écrase un par accident, inattention. Ma vie serait foutue, jamais je ne pourrais retrouver une paix d’esprit.

Je suis d’une génération où, pour la première fois peut-être de l’Histoire, heureusement ou curieuse-ment, de façon un peu louche, je ne sais pas, les mères ne laissaient pas entendre à leurs filles qu’elles devaient avoir des enfants pour réussir, pour être une femme. À la limite, c’était superfétatoire que de se reproduire. En somme, on était déjà pas mal nombreux sur Terre, on s’appropriait indûment l’espace, les ressources naturelles, on faisait preuve d’égoïsme, on enfantait par vanité.

Je suis aussi d’une génération où, de nombreuses femmes qui ont peut-être trop écouté leur mère, engagées dans la trentaine, se découvrent un cancer du col, de l’utérus; et, suite à l’ablation des zones cancéreuses, sorte de castration féminine, oups, consternation, retour à la dure réalité, elles ne sont plus capables d’avoir des enfants. Infertiles. Ou encore, leur fertilité est grandement compromise, difficile, laborieuse, à risques.

Et là, les enfants des autres, dans lesquels on voyait le sien, les futurs, que l’on voulait se donner, mettre au monde, rappellent à ces femmes jusque-là insouciantes, confiantes qu’elles disposaient de temps, nombre d’années devant elles, que, peut-être, elles ont manqué le bateau.

Les naissances comme stratégie économique

C’est écrit quelque part dans la Bible, que l’on doit se multiplier, se répandre en grand nombre. Quelque part au début, je crois.

Sans doute que, à cette époque, on n’invoquait pas la prospérité économique du pays pour réclamer par grappes ce qu’il faut d’enfants pour former des tribus. Sans doute que, dans l’ancien temps, très très lointain, on ne conceptualisait pas les enfants comme vecteurs économiques, comme futurs consommateurs perpétrant le bon fonctionnement de notre système consumériste, là pour renflouer les fonds de retraites de leurs parents et grands-parents.

Ce sont pourtant, aujourd’hui, les arguments dont on se sert pour promouvoir l’augmentation des naissances. La volonté divine n’y qu’à aller se faire cuire un œuf. On vient faire vibrer la corde sensible des citoyens : l’économie, son bon fonctionnement, la conscience que, pour payer tout ce qu’il y aura à payer, un certain train de vie, ça prend des marmots. Une certaine masse de débiteurs. On rentabilise la reproduction, enfin on l’entoure d’un dis-cours que tous peuvent comprendre, que tous veulent entendre : celui de la croissance économique, de son maintien, celui du gain, de l’assurance de couler de beaux jours après la retraite.

Dehors, j’entends les enfants jouer. C’est la récréation. Mon dieu que j’aimerais voir le mien courir, jouer au ballon-poire.

Peut-être pour bientôt…