24 HEURES - Le samedi 17 novembre 2018

Prends-moi, ou t’es mort

03/09/2009 11h29 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Vous avez peut-être déjà été la victime déconcertée, à un moment ou un autre, d’un ex, ou d’un proche, que vous avez mis à la porte de votre vie. Victime de son refus catégorique d’être mis à l’écart. Car cette personne voulait que vous la gardiez près de vous, contre votre cœur, elle voulait que vous l’aimiez pour toujours, elle l’exigeait. Elle vous l’ordonnait : Aimes-moi, sinon je te tue.

Ça, quand ça dure, ça devient effrayant. D’un consentement réciproque, vous commencez à subir l’autre qui s’impose. De compréhensif, de bon joueur, prêt à écouter, d’une vague pitié que vous ressentiez, vous tombez dans la décontenance. Bientôt, vous avez la chienne.

Le terroriste de votre amour forcé, le demandeur de vos portes qui se doivent de rester ouvertes pour lui, le plaignant qui croit dur comme fer que vous lui devez quelque chose, une réparation, un dédommagement, même de l’argent, devient un harceleur.

Et, croyez-moi, ça ronge son homme. Je parle en connaissance de cause. J’ai été témoin, récemment, des tactiques d’écoeurement, d’exaspération, de menaces, d’un harceleur.

Il appelle sans cesse. Il écrit sans arrêt, de longs emails à l’apparence structurée dans lesquels le fil conducteur se dénoue par trop d’émotions, d’insultes, de volonté de vous dévaluer. Une liste de la monstruosité que vous représentez désormais, car vous l’avez rejeté. Un crime. Une lèse-majesté. II envoie des textos. Par paquets de douze, comme des roses vénéneuses, carnivores. Tous les jours.

Car le harceleur ne lâche pas prise. En fait, il n’a souvent que ça à faire. Pendant ce mitraillage quotidien, le ton change : inventaire des torts subits; puis, si vous ne mordez pas, le réquisitoire commence à sentir la menace. Surtout, celle de vous salir auprès de vos amis, de vos employeurs et collègues. Ensuite, si vous ne mordez toujours pas, d’autres menaces, plus concrètes. Par exemple, celle de vous poursuivre. Mises en demeure, procès. Bien souvent, sans réelles assises.

Pernicieusement, le harceleur commence à vous bouffer votre énergie, à polluer votre vie. Vous êtes sur le qui-vive.

Chaque coup de fil vous fait sursauter. Le numéro est masqué sur votre afficheur, vous hésitez, vous ne répondez pas. Chaque texto, que vous ne pouvez vous empêcher de lire, génère une boule d’angoisse au ventre :

« Last call. Si tu ne me donnes pas ce que je veux, tu vas le faire payer. Attache ta tuque, ça va faire mal. »

Ou encore :

« Ta vie va être un enfer. »

Ça pourrait être drôle. Parce que cette manière grandiloquente d’annoncer la fin de votre monde a quelque chose de risible. Mais, c’est juste que, c’est le 500ième textos que vous recevez en une semaine. Vous appelez votre compagnie de téléphone, on vous annonce qu’il est impossible de bloquer un numéro sur votre cellulaire. On vous fait remarquer que la furie personnifiée par le harceleur peut, de toute façon, vous joindre en utilisant un autre téléphone.

Vous allez à la police, la police vous dit que, même si des procédures judiciaires s’enclenchent, on ne peut faire en sorte de le faire taire. En somme : aucune loi n’empêche une personne de vous appeler, texter, emailer, comme bon lui chante. C’est-à-dire sans cesse.

Un harceleur, c’est quoi?

D’abord, le harceleur pourchasse toujours quelqu’un dont il est jaloux, envieux. Souvent, le harcelé est compétent, talentueux, confiant. Il déplace de l’air. Il a de la vitalité, il est autonome, il a le pouvoir de se tenir droit, de se conduire seul. Surtout, il est libre. Et ça le fait chier, notre harceleur.

Parce que lui, quoiqu’il en dise, manque d’assurance et d’autonomie. Ce manque, il tente de le cacher derrière des tactiques de manipulation, ou encore de séduction : il se fait passer pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire génial, et abusé. Persécuté, injustement évincé.

Il a du mal à s’investir à long terme, et tous ses projets, instables, finissent en queue de poisson; il est incapable d’attendre, de projeter ses objectifs dans le futur, car il veut tout, et tout de suite. Dans ses accusations et menaces, il y a toujours cette odeur à connotation affective, car il mélange faits concrets et sentiments blessés. Bien entendu, il rejette toujours la faute sur l’autre. L’autre, c’est l’incarnation du mal. Il tient des discours pompeux, et qu’il puisse avoir raison sur certains points lui fait croire qu’il a raison en tout.

Pour déjouer, face à lui-même, ses propres failles, ses échecs, il est sans cesse demandeur. Il demande tout. Il veut tout. Souvent, sans même avoir produit quoique ce soit.

Une dépendance à autrui, une lâcheté du comportement. Une incapacité de travailler seul, une habitude de récupérer le travail des autres, par conviction qu’il s’agit du sien.

La victoire

Malgré tout, le harceleur, ce mitrailleur de récriminations, de plaintes, ce lanceur de menaces, risque de gagner la partie. Parce qu’il est tenace, quand il s’agit de gruger. Il est actif, dans la destruction minutieuse de l’autre.

De façon insidieuse, le harceleur parvient à terroriser. Car, bien qu’il n’ait souvent aucune base réelle (légalement valable) sur quoi appuyer ses accusations, il se montre persuasif, convainquant. C’est là que vous vous dites : je dois céder. C’est là que vous songer à négocier, à reculons. À lui donner l’amour réclamé, à coups de menaces.

Face à la justice, vous êtes un peu au dépourvu. La raison? Dans la machination de la destruction morale, il n’y a pas de violence physique à proprement parler. Seulement des mots. Et les mots, ce n’est pas une action.

Sauf que, en réalité, l’insistance et la haine en germe, qui cuit à feu vif dans les mots en rafale, dans la profération rancunière, et surtout la répétition des relances comme un métronome, la torture de la goutte d’eau, finissent pas devenir violence. Une violence qui se traduit par une paralysie de votre vie, une peur qui ne démord pas. Une crampe au ventre qui ne veut pas se détendre.

Et cette peur qu’il est capable de créer, sa façon de faire trembler, c’est tout ce qu’il possède.

Le pauvre.

 
 

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