Je dédie, en toute humilité, cette chronique à Réjean Thomas, professeur de littérature au collégial pendant plus de trente ans, pédagogue, et surtout, enfin pour moi, un poète. Qui m’a marquée.
Je sais, la poésie, ce n’est pas très grand public, sa seule évocation hérisse le poil, décourage, consterne; en général, c’est une forme d’art que l’on comprend mal, que l’on juge douteux, que l’on mésestime souvent. C’est un peu le monstre du Loch Ness de notre culture : tout le monde pérore sur son existence, personne ne souhaite fraterniser de trop près, d’ailleurs on ne l’a jamais vraiment vu, enfin pas au complet, enfin pas clairement, pas hors de tout doute, seulement la tête, ou la queue. Vite fait, au loin. Entraperçu.
C’est dommage, je crois que c’est une forme de paresse collective, car la poésie, quand on tend l’oreille, quand on y met du sien, se révèle riche, belle, à la fois complexe et encrée dans le monde. Témoin maudit de notre époque, mouton noir de l’industrie culturelle.
Réjean Thomas est mort lundi passé, dans la nuit. Disparition soudaine, inattendue. La mort frappe parfois sans prévenir. La mort inopinée, qui surprend, est souvent incroyable, au sens propre du terme : on ne la réalise pas, on n’y croit pas, car rien ne nous y préparait. On en reste bouche bée, et les mots, que d’ailleurs Réjean maniait si bien, manquent. Achoppent.
La dernière fois que je l’ai vu, il y a quelques semaines, il marchait main dans la main avec sa compagne, rue Laurier, tout près du parc. Lunettes fumées dont il ne se séparait jamais, sous un soleil radieux, veston noir, le pas allègre. Pareil à lui-même. On s’est salués, sourires réciproques de reconnaissance mutuelle : rien ne laissait présager, du moins de mon côté, qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre.
Je lui dédie cette chronique avec la conscience que je l’ai mal connu, trop peu connu, mais depuis deux jours, je pense à lui, aux discussions que nous avons eues sur la poésie, que je fréquente peu je dois dire, sur la littérature en général, sa place trop étroite dans notre société, son métier d’enseignant, ses propres livres publiés aux éditions Poètes de Brousse (Poèmes français, Oeuvre complète). Ni moi, ni lui sans doute, on se doutait qu’il allait, comme ça, très bientôt, partir pour de bon. Associé depuis plusieurs années à Mutante Thérèse et aux Poètes de Brousse (dont l’éditeur est Jean-François Poupart, également poète), il animait, quatre fois l’an, des soirées de poésie au Quai de Brumes et au Café Chaos : il montait sur scène, à l’aise, intriguant, baveux, captivant. Bref, il savait y faire.
Lunettes fumées, toujours, cheveux aux épaules, type même du poète, il accaparait la scène, lui et les musiciens de Mutante Thérèse qui accompagnaient ses performances. Mots et musique se renvoyant la balle, se serrant les coudes.
Il avait une réputation, c’est vrai. Condamné à être bon dans l’absurde en interprétant, de manière toujours un peu irrévérencieuse, ses textes subtilement pervers. Son manque légendaire de timing aussi, sur quoi on le taquinait, qui faisait sa marque de commerce. Il m’impressionnait et, d’une certaine façon, puisqu’il prenait en charge ces soirées, c’est lui qui m’a fait connaître la scène montréalaise de poésie. De ça, je l’en remercie.
J’espère que tous ceux qui le connaissent bien, qui étaient ses intimes, me pardonneront d’en parler. On pourrait me reprocher de ne pas savoir de quoi je parle. De mal en parler. Mais c’est ainsi, je n’y peux rien. Il s’agit d’un homme que je connais à peine, à tout casser depuis un an, mais avec qui j’avais planifié quelques projets d’avenir, entre autres celui d’animer une soirée de poésie à ses côtés. Sa demande m’a honorée, je regrette de l’avoir déclinée.
Quand il m’a rencontrée la première fois, il était confus, mal à l’aise, car il m’avait, un soir, devant public, pastichée. Et ce n’était pas très flatteur. Sans rancune, il avait sans doute raison.
Je vous laisse donc sur l’un des derniers poèmes qu’il a interprétés sur scène, au Quai des Brumes, qui avait amusé le public, bousculé aussi, car tranquillement politically incorrect.
Allah la (mon petit vélo bleu)
j’aimais ses vitesses
toutes
j’aimais sa couleur
toute
mon petit vélo bleu
ses pneus gonflés
sa selle inconfortable
son guidon rigide
ses galets tendres
mon petit vélo bleu
tout humeur
tout terrain
on déraillait
on pédalait
(on montait les côtes, côte à côte)
je l’aimais
mon petit vélo bleu
et ses rayons argent
son cadenas fut excisé
un arabe (peut-être) la volé
mon petit vélo bleu
et c’est ainsi qu’Allah pédale
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