24 HEURES - Le vendredi 31 octobre 2014

Une p'tite gêne...

19/08/2009 17h14 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Ah, l’embarras. Le malaise, la gêne, l’inconfort. Le rouge aux joues, les bouffées de chaleur. Tout ce qu’on cherche à éviter, comme sentiments.

Hors, ces sentiments incommodants sont un passage obligé dans une société qui carbure à l’image et qui se délecte, il faut se l’avouer, de l’humiliation des autres. Qui en fait des shows de télé-réalité.

Il y en a de toutes sortes, des situations embarrassantes, des gênes à grandes échelles, des gênes à échelles réduites. Des gênes qui durent, tenaces, qui se réactivent, celles qu’on s’empresse d’oublier. Il y a les situations gênantes que l’on vit seuls, à l’abris des regards, ou en tant que témoin, par exemple en regardant, des perles de sueur au front accompagnés d’une accélération cardiaque, le dernier Bye Bye. Un mauvais quart d’heure d’une heure, rempli de la tentation de déménager ailleurs, de disparaître, de ne plus être Québécois, ou pire, d’une ambiguïté inconfortable qui tenaille : Y a-t-il un deuxième niveau que je n’ai pas pigé? Des inside jokes?

Et il y a les situations qui ne sont gênantes que parce qu’elles impliquent des témoins, que parce qu’elles sont vues : s’embarrer dehors en allant porter un sac de poubelle dans la chute à déchets, en oubliant ses clés, bien sûr, pieds nus dans le couloir, sans téléphone, avec pour toute tenue un pyjama en flanelle usé jusqu’à la transparence, recouvert d’un motif où sont représentés de petits singes mangeant des bananes.

Devoir cogner à toutes les portes de l’étage, jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’ouvre sur un mec qui ne vous piffe pas du tout, votre voisin immédiat, qui vous en veut, parce que la musique crachée de votre appartement jusqu’aux petites heures du matin, toutes les fins de semaine, avec un maximum de basse faisant grelotter les murs, l’incommode grandement. Il a d’ailleurs des enfants, vous annonce-t-il, dont les pyjamas ressemblent au vôtre.

Il y a aussi les embarras qui deviennent une affaire publique. Par exemple, il y a des sociétés d’État qui se mettent dans l’eau chaude, qui doivent se justifier et s’excuser. Comme Hydro-Québec qui a été pris la main dans le sac, la semaine dernière, d’octroyer au collège Notre-Dame un don de 250 000 $. Un grand coup de main donné dans le dos d’une école privé, donc une école dont les étudiants ont des parents plutôt nantis.

Un autre embarras a suivi de près, qui concerne la même société d’État, quand elle a vu monter au barricades Jeunesse au Soleil qui a réclamé la somme destinée au collège pour, en gros, payer les factures d’Hydro de ses bénéficiaires : « Les gens qui ont recours à notre aide nous disent tous qu’ils en ont tous gros sur les épaules, l’hiver, quand ils doivent payer leur chauffage. On a pensé qu’on pourrait au moins leur offrir ça, avec les 250 000 $, un soulagement, un fardeau de moins à payer quant le froid hivernal sévit. »

Jeunesse au Soleil : expression à ne surtout pas prendre au sens propre.

Je ne sais pas, je trouve ça cocasse, d’ailleurs on imagine tous la tête du p.-d.g. d’Hydro-Québec : « Merde, je voulais financer un collège de gosses de riche, et là je vais me faire double-crosser en finançant des gens qui ne paieront pas les factures que je leur envoie. »

Il y a aussi Carole Marcil, la fille du président de Hockey Canada, dont on se souvient tous de la performance épique, qui restera dans les anales pour plusieurs siècles au moins, où elle oublie à deux reprises les paroles de l’hymne national américain, avant de sortir de la glace pour aller chercher les paroles, et de revenir, pleine d’assurance, se casser la gueule en glissant sur la patinoire, provoquant l’hilarité générale. Ou encore Jean Leloup lors de certaines entrevues, notamment à Christiane Charrette où il délire sur l’obésité ambiante de la ville de Québec, grattant sa guitare, chantant un peu n’importe quoi, renchérissant d’insultes lancées au public, parvenant même à décontenancer Charrette qui a bien hâte d’en finir avec lui, qui semble trouver le temps long.

Dans l’ascenseur

Dans un bar près de chez vous, il est tard, vous avez bu, vous êtes pompette. Vous tomber sur un voisin, le même que toute à l’heure, celui que vous embêtez avec votre musique à fond de train. Vous le voyez arriver dans la lumière tamisé et vous le reconnaissez, il est pas mal du tout, il est même beau, en plus il y a de la musique dans le bar, ça le rend accessible, sympathique. Alors que jamais vous ne l’auriez salué en le croisant dans un couloir, vous vous jetez pratiquement dessus.

Vous parlez, vous parlez beaucoup, vous buvez beaucoup. Le bar est plein, les gens autour vous rassurent sur le fait que vous êtes à la bonne place, que votre comportement est approprié, adéquat à la situation, à son caractère festif.

Vous finissez chez lui.

Vous vous dîtes : « Au moins, je n’aurai pas besoin de prendre un taxi pour entrer chez moi. »

La semaine suivante, vous prenez l’ascenseur. Les portes s’ouvrent, il est là. Ascenseur : lieu de prédilection pour la rigidité et l’effacement de vous-même ; contexte coincé dans lequel vous ne voulez surtout pas tomber en panne, d’où vous voulez sortir au plus vite. Un ascenseur, c’est le pire des endroits au monde pour socialiser, car son espace exigu étouffe, et que le silence de mort est de mise. L’ascenseur, c’est l’incarnation du malaise, du renfrognement.

Vous ne regardez pas votre voisin et votre voisin regarde avec obstination le plafond dont les tubes fluorescents jettent une lumière cruelle qui ne vous avantage pas. Vous ignorez cette personne que vous avez déjà vue de trop près, vous baissez la tête en même temps que des images de la nuit passée avec elle vous assaillent. Vous voudriez qu’il y ait un tapis sous vos pieds, pour ramper dessous. L’ascenseur descend dans une lenteur qui vous exaspère, vous commencez à transpirer.

Au rez-de-chaussée, vous vous coincez tous les deux dans la porte, car tous les deux, vous avez voulu vous sauvez l’un de l’autre. Ça, c’est une situation gênante.

Heureusement que vous vous dîtes, il y a des escaliers. Vous vous jurez de les prendre pour les six prochains mois. Au moins.

 
 

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