24 HEURES - Le vendredi 28 novembre 2014

Le cul-de-sac

12/08/2009 17h22 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Une copine qui vient d’emménager avec son mec l’a brusquement quitté à cause d’une brosse à dent lancée avec hargne dans sa direction, projectile incongru qui l’a percutée avec ces paroles : « Ta câlisse de brosse à dent, tu pourrais pas la ranger ailleurs qu’au fond du lavabo!? »

Puis, cette autre déclaration, ma foi, déconcertante : « Si ta brosse à dent électrique avait été branchée, j’aurais pu crever par électrocution! »

C’était bien la sienne, à elle, de brosse à dent, et elle traînait en effet au fond du lavabo. Une mauvaise habitude, un pli agaçant pris depuis belle lurette. De fil d’engueulade en aiguille, de brosse à dent excommuniée à la couleur détestée par le mec des rideaux qu’elle s’était choisis pour leur chambre à coucher, il a craché le morceau : « Ça ne marchera pas, nous deux, ici, ensemble. Je déménage. »

Ils étaient amoureux depuis des années, ils filaient un parfait bonheur. La brosse à dent au fond du lavabo, il l’avait déjà ramassée souvent, sans un mot de reproche, chez elle, ou chez lui. Ce n’était pas un crime, quand ils n’habitaient pas ensemble. Car ce n’était pas « chez eux ». Il était donc prévenu. Alors quoi? À travers la brosse à dent lancée à bout de bras, c’est un peu elle qu’il tentait faire disparaître, qu’il tentait aussi de retrouver son « chez lui ».

Le « chez nous » tue

J’ai lu quelque part que plus de la moitié des femmes, à Montréal, vivent seules. Par forcément célibataires, juste seules, dans leur cocon bien à elles. Peinardes ou déprimées, en attente, mangeant mélancoliquement un dîner frugale devant la télé, rêvant peut-être de se réveiller chaque matin contre le corps chaud de sommeil de leur homme.

C’était il y a plusieurs années, au détour d’une lecture à temps perdu d’une salle d’attente. Ou peut-être était-ce une généralité douteuse sur la réalité des couples d’aujourd’hui de l’un de ces sociologues de service qu’on invite à la télévision pour discuter du sujet de l’heure. Mon premier réflexe a été l’outrage. Le genre féminin était négligé. J’ai intérieurement crié à l’injustice. Les hommes ont-il si peur de la cohabitation? De la vie à deux partagée sous un même toit? Sont-ils si terrifiés par l’idée d’être encagés, sans porte de sortie, sans boys club perso à l’abris des intrusions? Ou manquent-il d’hommes, engendrant un surplus de femmes condamnées à subir leur surnombre en payant de leur solitude? Ou encore est-ce les femmes qui sont devenues, bon an mal an, financièrement autonomes, protectrices de leur indépendance. Un choix, donc?

C’est peut-être toute autre chose : l’expérience. Le fait d’être passés par là.

De nombreux couples, tapant sur les nerfs de leur entourage à force d’être toujours ensemble, épuisant leurs amis, ou ce qu’il en reste, à force d’être une entité de minouches et non deux individus distincts, un monstre bécotant à deux têtes, se sont connus dans un mode de vie où ils disposaient tous les deux d’un appartement à eux, l’un allant chez l’autre, le stricte minimum en main. Comme une brosse à dent. Dans l’exaltation de l’intimité recherchée parce qu’espacée, aérée, et la volonté de se voir le plus souvent possible, ils restent gaga, vivent dans l’instant, carburent aux rendez-vous.

Le désir d’être ensemble est plus vif, l’urgence de se voir, plus forte, quand l’autre n’est pas toujours à portée de main. Avec du recul, je me dis qu’il est sans doute plus facile, confortable, plus agréable, moins stressant, de vivre seul. Ensemble, mais chacun chez soi. Plus rassurant aussi : les tensions peuvent être vécues et digérées sans témoin qui a tout le loisir de jeter de l’huile sur le feu, de rétorquer, de perpétrer le lançage de brosses à dent jusqu’à ce que mort s’en suive.

Prendre la décision, même mûrie, de vivre à deux, de véritablement rassembler ses affaires et de les mêler avec celles de l’autre, d’inévitablement se retrouver, le soir, en compagnie de l’autre, peut tuer l’amour. À une vitesse foudroyante. Par trop grande proximité. Non pas parce que l’amour est fragile, mais parce qu’on ne peut plus échapper aux diverses manies et habitudes qu’il était si facile d’accepter, quand elles n’étaient pas inéluctablement dans notre face. Ces temps-ci, les exemples pleuvent. Mauvais alignement des planètes, air du temps, syndrome d’une génération. Les couples cassent leur bail avant même de s’installer… avant de casser tout court. Rupture. Car on ne survit pas à la constatation que la cohabitation est impossible.

Ayant suivi la télésérie Les Invicibles, j’observais d’un œil circonspect les quatre héros s’engager à leur corps défendant avec des femmes, se réunir secrètement entre gars, ne manquant pas une occasion de fuir le huis clos qui semblait être à la fois l’étape logique dans l’évolution du couple, mais aussi le petit enfer qu’on doit gérer par des cachotteries, des tactiques, des manigances. Ils faisaient le grand saut à rebrousse poil. Peur d’être asservis, de sentir les murs se refermer sur eux.

Triste réalité. Au fond, ils n’étaient pas si bêtes.

 
 

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