24 HEURES - Le vendredi 19 décembre 2014

En exil… de l’autre côté de la rue

05/08/2009 18h03 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

« Depuis que je vis à Montréal, j’ai successivement habité boulevard St-Joseph, rue Parthenais, St-Hubert, Christophe-Colomb, St-André, Iberville, de Maisonneuve, Mozart et St-Alexandre ! »

Celui qui me parle me parle avec fierté. Des comme lui, j’en connais plein. Pas seulement des gars, des filles aussi, jeunes et moins jeunes. Ils ont tous roulé leur bosse à travers le Grand Montréal. Quand on est un vrai Montréalais, on déménage, on déménage encore, on bouge chaque année, on vit partout et nulle part en particulier. On bouffe dans ses valises. On est adaptables, polyvalents, on change d’air, de quartier, on part sans payer sa dernière facture d’Hydro car l’Hydro, à la vitesse où les adresses défilent, va finir par baisser les bras. Dans l’incessant des déplacements, avec la force du vent dans les voiles, le gouvernement pourrait aussi bien perdre notre trace. Il pourrait cesser de nous demander des comptes.

D’autres définissent la succession de leurs appartements selon le type de drogue qu’ils consommaient à ce moment : « Rue de Lajeunesse, c’était ma phase mescaline, rue Delorimier, ma phase cannabis, rue Rachel, ecstasy, rue Molson, cocaïne, etc, etc… »

Pour moi, c’est le contraire. C’est la fin du monde. C’est Hiroshima, à chaque déménagement. C’est pour ça que j’ai habité, somme toute, peu d’appartements différents dans ma vie. Chaque fois, le changement de lieu générait un stress si énorme qu’un mois avant le grand saut, toutes les nuits, je rêvais de grottes sombres et moisies aux odeurs corrosives d’urine, remplies d’araignées. Systématiquement, je me demandais, dans mes rêves : « Pourquoi ai-je déménagé ici? Pourquoi avoir quitté un appartement magnifique pour ce taudis? C’est insalubre, c’est dégueulasse, ces coulis verdâtres de moisissure sur les murs, ces chiottes qui débordent de merde! »

Chaque fois, ça me demande mon petit change, ça m’arrache le cœur. C’est comme ça. Je fais partie de celles qu’on appelle les « femmes d’intérieur ».

C’est pour cette raison que je ne me déplaçais, chaque fois, qu’à petits pas, que je déménageais toujours à moins d’un quart d’heure à pied de l’endroit que je quittais. Cette semaine, je plis bagages rue Hôtel-de-Ville pour m’exiler rue St-Dominique, exactement à la même hauteur. Depuis chez moi, je peux voir mon futur chez moi, par une fenêtre. Les « femmes d’intérieur » ont toujours un côté chicken, elles aiment recréer dans la nouveauté ce qu’elles laissent derrière.

On m’a déjà fait remarqué que les maisons, condos, lofts, appartements, studios, bref, ces endroits qu’on investit selon qu’on soit urbains ou pas, banlieusards ou originaires des régions, selon son portefeuille aussi, sont des lieux d’identification. Une sorte de prolongement du corps comme l’est un enfant ou mieux, une mère. Dans le ventre de la baleine, habitacle et témoin, la pluie et le beau temps de notre quotidien.

On devient une partie de l’appartement, l’appartement devient une partie de nous. Quand on en sort, on souhaite que l’appartement ne mette pas sa main sur le rond allumé du poêle, on ne veut pas qu’il flambe en notre absence. Sur le chemin du travail, quand on voit des camions de pompier, giro-phares allumés et sirènes hurlantes, forçant le trafic à s’ouvrir en deux, semant la panique dans l’heure de pointe, on se dit, un réflexe : « J’espère qu’ils ne vont pas chez moi. » On ne veut pas, non plus, que l’appartement parle à des étrangers, accepte les bonbons, se fasse agresser, défoncer. On ne veut pas rentrer le soir et le découvrir sans ses organes vitaux : collection d’albums, télévision, appareils électroniques et informatiques.

Plus on y installe ses meubles, ses couleurs, plus on accroche à ses murs des photos ou autres images marquant dans le temps les événements importants, les gens qu’on aime ou qu’on a aimés, plus on y ajoute sa touche, sa signature, ses odeurs, ses habitudes, plus l’appartement devient un miroir. Plus le temps passe, plus l’appartement s’enracine. On l’a dans la peau.

Je pense que c’est vrai. Chaque fois que je passe devant l’appartement où j’habitais il y a cinq ans, rue Sherbrooke, coin Sanguinet, je ne peux m’empêcher de reluquer les façades en grosses pierres grises de l’édifice, de passer en revue les changements apportés à son deuxième étage, mon étage, rideaux, fleurs du balcon, présences humaines dans les fenêtres. Une voyeuse. Je ne peux m’empêcher de revoir des événements de mon passé, de me replonger dans l’état général où je me trouvais quand je vivais là.

Parfois, j’aurais envie d’aller cogner à ma porte, l’ancienne porte, et demander au locataire comment va mon appartement, qui est maintenant le sien, s’il en prend soin.

Cette semaine, je vais voir mon appartement actuel s’éteindre, perdre ce qui le maintient en vie : câble, Internet, téléphone, électricité. Mais je vais le réanimer, pas loin, de l’autre côté de la rue.

 
 

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