24 HEURES - Le vendredi 19 septembre 2014

Les frencheuses

29/07/2009 22h06 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

- Nelly, as-tu fini de faire le tour de la terrasse pour demander aux clients de les tirer au bras de fer? C’est du harcèlement, ton affaire.

C’est de cette façon que mes amies – que je bats à plate couture, sans blague, parfois même leur chum - me signifient que oui, on voit bien que je tiens la forme. Que oui, on constate que je m’entraîne, que c’est extraordinaire que j’aie un entraîneur privé, que je suive des cours de kick boxing et qu’éventuellement, d’ici un an peut-être, je pourrai me battre avec n’importe quelle femelle, comme n’importe quel mâle digne de ce nom, dans une ruelle, pour remporter le trophée du mâle resté en périphérie qui aura assisté au spectacle en hurlant, impuissant : Arrêtez! Mais arrêtez!! Je suis quoi, moi, un objet?

C’est ainsi qu’elles me rappellent que oui, c’est plus que chouette que mon cardio se porte à merveille, mais qu’à la fin, là, on en a marre de mon obsession de mesurer la force de mon biceps droit sur tous les biceps à la ronde.

Elles me font remarquer qu’en ces temps où des femmes extraordinaires, engagées, idéalistes et humanistes comme la mairesse Andrée Boucher s’éteignent, où toute les infrastructures des grandes villes du monde s’effondrent, il faut plutôt donner l’exemple de la tendresse, de l’amour, de la beauté, du partage.

- Nelly, pourquoi tu frenches pas les filles de ton entourage, à la place? Parce que nous avons tous remarqué, que nous soyons hommes ou femmes, que nous soyons Montréalais ou plus spécifiquement Platoïdiens, que nous habitions en région ou pas, qu’il y a une vague, que dis-je, une véritable déferlante de frencheuses au Québec. Les filles se frenchent, sans même une petite gêne. Partout où vous tournez la tête, il y a deux filles qui se frenchent. Parfois une troisième fille, à proximité des deux autres, attend son tour.

Détrompez-vous, ce ne sont pas des lesbiennes. Ne vous emballez pas, les boys, cela n’a rien de sexuel. C’est une nouvelle façon de se serrer la main.

Personnellement, au cours des dernières années, j’ai dû frencher, grosso modo, une bonne douzaine de filles?

Dans le calepin à filles frenchées : Marie-Justine, Valérie, Michelle, la fille aux cheveux longs foncés, yeux légèrement bridés, qui se tient au Bily Croûte, la best friend de Marie-Justine, la sœur du copain de Marie-Justine, Mélanie, Claudia, la sœur de Claudia, la fille qui danse nue dans un bar et qui ne s’en cache pas, sans compter les anonymes, celles qui ne sont que de passage.

-As-tu frenché Steph? -Pas encore, mais je travaille sur son cas.

C’est vrai, pour frencher une fille, on a besoin d’un petit remontant. C’est à partir du cinquième verre que, tout à coup, ce qui ne nous traverse jamais l’esprit, finit par l’envahir. Souvent, comme à la maternelle, au lieu de prendre sa proie par surprise en lui sautant dessus, on lui demande d’abord la permission : est-ce que je peux t’embrasser?

Claudia a sa théorie : les filles ont commencé à frencher il y a plus d’un an, quand la loi anti-tabac est sortie. Il faut bien s’occuper la bouche en public. Frencher les autres filles seraient donc une façon de recréer le geste d’ouvrir la bouche/toucher un objet/refermer la bouche sur l’objet/savourer un moment/rouvrir encore la bouche/expirer/respirer. Bref, une succession de réflexes dont le but est de générer le plaisir, exécutée dans un environnement social.

Parce qu’une fois rentrées à la maison, les fifilles, dans l’intimité de leur appartement, vous pouvez me croire, elles ne se frenchent plus.

Pourquoi ne pas frencher des gars, serait-on en droit de me demander? Parce qu’entre filles, cela n’a rien d’engageant. En fait cela n’engage que les bouches. Une forme de lesbianisme buccal. Des sœurs de bouches. En plus le contexte social exclu toutes formes de débordement qui pourrait mener vers des gestes plus ciblés. Cela évite l’embarras de «choker» en privé. Parce que tout le monde sait que les filles «chokent» quand vient le temps de passer aux choses sérieuses.

Marie-Justine, elle, croit plutôt que les frenchs arrivent entre personnes de même sexe pour mettre fin à des conversations sans intérêts qui s’enlisent, ou encore pour couper court au prises de bec qui pourraient résulter d’opinions politiques divergentes, comme la gauche et la droite, la politique étrangère des Etats-Unis, Kyoto, l’avenir du bilinguisme.

En tous cas, en ce qui me concerne, on en a vite fait le tour. Je préfère encore la cigarette.

(chronique publiée le 30 aout 2007)

 
 

Incontournables