24 HEURES - Le jeudi 24 avril 2014

L’amour, cette garce

22/07/2009 21h25 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Pas mon fort, la St-Valentin. Ayant toujours fréquenté des hommes qui considéraient cette célébration aux chandelles comme une tactique de marketing, que dis-je, une perversion de la société de consommation créée non pour symboliser l’importance du pilier qu’est le couple, mais bien pour leur faire cracher une liasse de « bruns » en cadeaux bardés de coeurs, et ayant moi-même eu, au cours des dix dernières années, que des relations courtes (me retrouvant bien souvent sur le carreau le 14 février), la St-Valentin s’est toujours imposée à moi comme un rendez-vous manqué.

Je ne m’en porte pas plus mal. Car cette consécration vicieusement commerciale de l’amour, qui s’amorce par une « fine cuisine » et atteint son apogée dans la digestion douloureuse d’une culotte mangeable, quand ce n’est pas dans la déconfiture d’une hospitalisation d’urgence pour cause de vibrateur introduit par accident dans le « brun » et depuis porté disparu, peut se transformer en cauchemar.

Being Serge Rodrigue

Serge Rodrigue est un salaud. Ou plutôt : Serge Rodrigue plaît aux femmes et les femmes lui plaisent, mais seulement à grande échelle et de manière fugace. Il ratisse large et tourne les coins ronds. Il a un don fou pour les faire tomber, les unes après les autres, et aussi celui, tout aussi redoutable, de les quitter d’un claquement de doigt. Malgré tout, il est craquant. Normal : c’est un réalisateur.

Ce n’est donc pas étonnant que Serge Rodigue ait cinq de ses ex habitant le même quartier de Montréal. Ces cinq ex, sans être des intimes, se vouent l’une l’autre du respect jusqu’à se saluer en public, ayant désappris à se détester isolément pour mieux détester Serge collectivement. L’une d’entre elles est propriétaire d’un restaurant branché très couru : La Dégorgée.

Voilà que Serge y passe un coup de fil pour réserver une table, quelle coïncidence, le soir de la St-Valentin, sans toutefois replacer son ex au téléphone.

Elle, elle le reconnaît au premier mot : l’empreinte vocale de Serge est ineffaçable dans la plaie béante de son cœur brisé. Elle prend la réservation sans dévoiler son identité et, foudroyée par une image diabolique, mais irrésistible, elle appelle une par une les ex de Serge. Ont-elles envie d’un dîner sur le bras de La Dégorgée ? Ont-elles le désir de foutre en l’air, au nom de leur solidarité fondée sur une haine commune, la soirée de St-Valentin de Serge ?

Le soir venu, Serge entre avec sa nouvelle recrue. Il remarque d’abord l’agencement insolite des tables : elles sont au nombre de cinq alors qu’on pourrait, facile, en placer une douzaine ; une table dans chaque coin, la cinquième foutue au beau milieu de la place, comme si on avait voulu la mettre en évidence. Aux quatre coins se trouve un couple. Autre étrangeté : les filles lui tournent le dos et les gars lui font face. Puis, premier jet dans la douche froide que sera sa soirée : son ex, en proprio des lieux, vient l’accueillir. Ne lui accordant que la politesse de mise devant les étrangers, elle lui indique du doigt l’unique table libre, celle du milieu.

Le couple prend place dans un silence suspect : personne ne parle. Un doute assaille Serge qui pense alors, en bon réalisateur : on dirait une scène de film. Déployant de grands efforts, ne voulant pas sombrer dans le méandres de la paranoïa, il se penche sur le menu en jetant, fébrile, un oeil sur sa belle qui gigote d’inconfort sur sa chaise, cherchant elle aussi une explication à l’incongruité de la situation.

Et c’est là, au creux du malaise de Serge, que le cercle des tables se referme sur lui. Il entend, provenant du coin droit, une voix féminine qui l’interroge : Rodigue ? Rodrigue, Rodrigue ? Serge se tourne vers elle, interloqué, mais se frappe encore une fois à un dos buté. Il hésite, décide de laisser tomber. Puis, provenant du coin gauche, une autre voix féminine, cette fois-ci cristalline, traversée de rires en cascades : Rodrigue ! Rodrigue, Rodrigue !

Serge se lève d’un bond. Maîtrisant les règles de la vraisemblance au cinéma, il comprend que c’est un coup bas monté contre lui : le tableau dépasse les bornes du fortuit. Il se lève et lance avec force : Hey, vous tous ! Que me voulez-vous ?

Et les quatre ex de dos, ainsi que la proprio, de se retourner, sourire fendu, vers Serge, pour le fixer avec une arrogance que seul permet l’effet de groupe. Puis, sur divers tons, à débit variable, elles roucoulent en cœur son nom, en imitant de leurs bras la démarche d’une poule : Rodrigue ? Riodriguuuuue ! Rodrigue-Rodrigue !

Empoignant le bras de sa douce d’une main, son manteau de l’autre, il se précipite dans la rue noire de verglas. Depuis, chaque fois qu’il croise un dos de fille, Serge croit entendre des voix…

 
 

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