24 HEURES - Le mercredi 17 décembre 2014

Un KISS de show

15/07/2009 20h53 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Non, je n’ai pas poussé l’odieux jusqu’à me beurrer la face en face de chat. Ou en Peter « Cat » Criss, membre original excommunié du groupe il y a belle lurette, aujourd’hui incarné par Eric Singer. J’aurais voulu qu’il soit présent, ainsi qu’Ace Frehley. Mais l’hégémonie de Gene Simmons et de Paul Stanley a en décidé autrement.

Quand je suis allée voir KISS se produire au Centre Bell lundi soir dernier, j’étais plutôt sur mes gardes. Des vieux qui s’acharnent à reproduire le temps révolu de leur gloire, on n’en voit que trop. Je redoutais le pire, j’appréhendais la farce grotesque d’une performance poussive, le désenchantement devant le clownesque de cinquantenaires bien sonnés n’ayant qu’une envie, celle de se remplir les poches avant de se résoudre à la chaise roulante, assis dans leurs Depends. Mais voilà, je voulais y aller, constater. Coûte que coûte.

J’ai été l’une des premières à m’acheter des billets. Pour de fichues bonnes places : à l’avant scène. Un peu chers, il est vrai, mais j’avais envie renouveler l’extase vécue quand j’étais petite, fillette impressionnée au-delà de l’entendement, engouffrée par la foule, entre la fascination et la terreur, accompagnant mon oncle lors d’une tournée à l’époque glorieuse de Love Gun et Destroyer.

Pétarade de musique et de lumière, de fumée, de crachage de feu, de tortillage de femelles semi vêtues de cuir, le visage entièrement blanc comme des geishas surgies des enfers. Du sport extrême. Un choc traumatique.

J’ai mis de semaines à m’en remettre. Mon père était furax.

KISS, c’est le premier groupe que j’ai aimé. J’avais 8 ans, à l’époque. La corruption morale véhiculée par une musique axée sur la débauche a, pour ainsi dire, été orchestrée par mon grand frère qui m’avait refilé, par dédain et conscience de la médiocrité du groupe (il était beaucoup plus vieux), l’album solo de Peter Criss. C’était mon préféré, Peter, sans doute parce qu’il était le moins populaire. Je suis comme ça, j’aime les laissés pour compte. Avec du recul, je me rends compte que c’est le pire batteur de l’histoire. N’empêche : le cœur a ses raisons.

Sur la pochette, il arborait l’extravagance d’un costume moulant et argenté, le minois austère, une croix démesurée accrochée au cou. Ça été mon premier objet de fantasme. Lui et moi, on allait se marier. Ensemble, nous irions à la messe tous les dimanches. Un batteur dangereux que mon père haïssait. Pour lui, KISS avait d’autres desseins que celui de divertir la masse en l’envoûtant avec leurs mélodies simplettes, sans profondeur, mais combien accrocheuses.

Catholique comme on n’en voit plus, il voyait mon entichement d’un mauvais œil. « Ma fille, est-ce que tu sais ce que veut dire KISS? C’est un bec? Non, fille. Je vais te le dire : Knights In Satan’s Service. La musique, quand tu la fais jouer à l’envers, émet des messages subliminaux maléfiques qui vont te mener à te prosterner devant le Diable, à consommer de la drogue et à lâcher l’école primaire, à faire le trottoir, et ultimement à te suicider. »

Je ne parlais pas encore anglais, mais je saisissais le sens : la musique était un prétexte à la satanisation de la planète. La fin du monde allait advenir par la propagation du culte dont ils étaient les gourous. Peu importe, j’ai acheté tous leurs albums que j’ai écouté en boucle, j’ai appris leurs chansons par cœur. Aujourd’hui, quand je les réécoute, je dois dire que j’ai un peu honte. Mettons ça sur le dos de l’innocence.

Le pire n’a pas eu lieu

Le Centre Bell était jam-pack. 15,000 fans en délire, une foule hétéroclite gagnée d’avance, des invétérés qui ont hurlé des chansons insipides mais inconditionnellement aimées, qui ont craché leurs poumons et tiré la langue, des dévots membres finis de la Kiss Army, des vieux de la vieille, leurs enfants sur les épaules, leurs ados à proximité, de tous les âges. T-shirts à profusion. La foule était parsemée de visages de Gene Simmons, Paul Stanley, Ace Frehley (remplacé par Tommy Thayer). Peu de faces de chats, en somme.

De mon côté, je n’étais pas maquillée, je n’ai pas tiré une langue non plus comme une créature hybride entre la chauve-souris, la vipère et le héros d’une bd japonaise. Mais celle de Gene Simmons, traditionnellement recouvert d’un costume fait d’écailles et de spikes, je l’ai vue de près. Ouach. Pas beau tout de suite.

Malgré tout, malgré le grotesque de la vision de clowns se démenant dans un décor de fumée, style Vegas, malgré la gesticulation de ces musiciens qui ne veulent pas lâcher prise et qui n’arrivent pas à cacher leur âge même sous leur maquillage épais, étalé à la spatule, j’ai été gagnée.

Paul Stanley et Gene Simmons pétaient le feu. Ils nous ont épargné le répertoire de la longue période où ils ont cessé d’avoir du succès. Qui correspond au moment où ils ont pris la décision de se démaquiller. Mauvais move.

En gros, ils s’en sont tenus, dieu merci, à leurs premiers albums, ceux des années 70, leurs grands classiques, des valeurs sûres : Cold Gin, Black Bottom, Strutter, Deuce, Hotter Than Hell, C’Mon and Love Me, Love Gun, Rock & Roll All Night, I love it Loud, I was made for loving You… Quand ils ont joué Detroit, Rock City, de loin leur meilleure chanson, dans laquelle le solo de guitare est franchement exquis, j’ai eu le frisson. Je suis redevenue une petite fille.

Ça valu la peine. Mais une page est tournée. Je leur souhaite de se retirer en beauté. Enfin, avec ce qu’il en reste.

 
 

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