24 HEURES - Le samedi 22 novembre 2014

Rubber Lover

08/07/2009 22h01 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

La semaine dernière, je suis passée à deux doigts de réclamer l’euthanasie pour mon jeune chat : Bastardo. De le tuer, en d’autres mots.

« On a fait une radio. Votre chat a ingéré une masse encombrante et hostile de la grosseur d’un pamplemousse. Son estomac est complètement saturé. C’est pour ça qu’il vomit et qu’il est lymphatique. C’est pour ça qu’il halète péniblement et qu’il vous regarde depuis des jours avec des yeux de poisson mort. Il ne peut plus ni boire, ni manger, ni chier. Il faut l’opérer d’urgence. Est-ce que j’ai votre accord? »

Une minute de silence a suivi. Longue, angoissante. Une minute pendant laquelle j’ai fait du calcul mental, du raboutage de piasses arrachées du fond de mes tiroirs. Des noms de gens perdus de vue auxquels j’ai malencontreusement prêté un vingt (sans jamais en revoir la couleur) m’ont traversé l’esprit. J’ai pensé à mes deux cartes de crédit laodées et à la possibilité, improbable, d’en obtenir une nouvelle. Parce que je savais d’avance que ça allait me coûter la peau du cul. Et la peau du cul, elle est bien mince. La peau du cul, j’aimerais bien me la garder un peu.

Puis, toussotements d’impatience à l’autre bout du fil. Raclements accusateurs de gorge du vétérinaire qui commençait à me trouver de la mauvaise volonté : « Alors? - Virtuellement, vous avez mon accord. Mais est-ce que je peux commettre l’outrecuidance de vous demander combien coûte la vie de mon chat, selon les tarifs de votre clinique? - Tout le bataclan de la procédure tourne autour de 2000$.

Une autre minute de stupeur où je suis tombée en bas de ma chaise. Métaphoriquement parlant : je faisais la queue devant Schwartz's. D’ailleurs j’en suis vite sortie car la perspective de manger une livre de smoked meat et celle de discuter de l’estomac infecté de mon chat m’ont semblé incompatibles.

C’est en écoutant le vétérinaire me faire la liste de toutes les interventions onéreusement délicates (dont l’ouverture chirurgicale l’abdomen et de l’estomac, les nombreuses radiographies, le processus de réhydratation, la médicamentation composée de quatre sortes d’antibiotiques, sans compter les frais de séjour), que j’ai eu ce flash : Bastardo doit mourir. Bien malgré moi.

Mais voilà, je ne pouvais m’y résoudre. C’est quand même mon chat, mon bébé, substitut de l’enfant que je n’ai pas. Alors j’ai hésité. « Je peux y réfléchir une heure ou deux? - Comme vous voulez. Mais votre chat risque de mourir à chaque seconde. - Alors puis-je y réfléchir quelques minutes et vous rappeler, le temps de jeter un œil sur le solde de mon compte bancaire? - C’est vous le patron, madame. Mais sachez que votre chat est peut-être déjà mort. - Je sens une pression de votre part, là, à l’instant.

Je sais que la vie de Bastardo est en danger mais la mienne va l’être aussi, après vous avoir payé. Je vais devoir vendre ma voiture invendable, à ce compte-là. Vous vous rendez compte qu’il va falloir me départisse de ma minoune? » Le silence qui a suivi, le dernier de l’entretien, était un silence de condamnation, lourd, couronné de cette remarque cinglante : « Au fait, c’est un drôle de nom pour un chat, Bastardo. » - Je le prononce toujours avec beaucoup d’amour. - Bien sûr, madame. Qu’est-ce que votre chat a pu manger, qui ne soit pas comestible, qui encombre son estomac à ce point? Une douzaine de bas nylon? De la laine d’acier? Du fil barbelé? »

Névrose féline

Bastardo est rentré il y a quelques jours. Revenu d’entre les morts. Et il pète le feu. Mais voilà : il a un fétiche qui a bien failli le tuer. Comme un enfant qui aurait manqué du spotlight de l’attention parentale, il a développé une étrange habitude qui faisait sourire mes amis. Qui, de mon côté, avec les années, m’est peu à peu apparue normale : l’amour des élastiques à cheveux. Bastardo en est fou. Il en est malade. Un fétichiste. Pendant des années, je l’ai regardé avec avidité s’adonner à des activités diverses mettant en jeu des élastiques, dont celle de les faire valser d’un coup de patte à l’autre bout d’une pièce pour courir et les renvoyer à l’autre bout. Sans relâche. Jour après jour. Un fun noir. Je savais qu’il les cherchait partout dans la maison, qu’il pouvait en renifler l’odeur à distance, qu’il les déterrait de sous les meubles, qu’il les cachait derrière la sécheuse, qu’il en faisait des réserves, les stockait dans son plat de croquettes. Je savais qu’il les grugeait comme un chien, son os, qu’il les étirait jusqu’à les faire éclater, qu’il les mâchouillait pour les recracher, qu’il venait même les extirper, la nuit, pendant mon sommeil, de mes cheveux.

Mais je ne savais pas qu’il les mangeait. Coup de fil du vétérinaire : « Bastardo est prêt ». C’est pour le moins honteuse que j’ai pris du bout des doigts le sac gonflé d’une substance grisâtre, écoeurante, que m’a tendu le vétérinaire affligé. « Comme vous pouvez le voir, ce sont des élastiques. On en a dénombrés 386. Les élastiques semi décomposés ont formé avec les années une gibelotte de cordelettes inextricables qui a fini par boucher toutes les issues. » En ce moment, Bastardo est en train de lécher sa plaie : une longue cicatrice toute rouge cousue de fil noir. Je suis contente qu’il soit vivant. À tous les propriétaires de chats, de grâce, faites gaffe à vos élastiques…

 
 

Incontournables