24 HEURES - Le jeudi 20 novembre 2014

Une mort qui blanchit

02/07/2009 14h18 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Il n’y a pas que la peau albâtre de Michael Jackson, grise, plâtreuse, couleur de cadavre, chirurgicale et volontairement affligée, qui l’a blanchi.

Il y a aussi sa mort. Avec elle, tout a été lavé. Non pas amorti, mais rasé.

Je sais : tout a déjà été dit depuis une semaine, mais il y a des sujets comme ça qui, même épuisés, n’en restent pas moins incontournables. Impossible de se taire alors qu’on a déjà tant parlé.

Sa mort l’a ressuscité. C’est le moins qu’on puisse dire. Il est sorti d’un tombeau long d’une vingtaine d’années dans une forme éblouissante, celle des morts devant lesquels on se prosterne. Le monde entier sort dans les rues pour danser en sa mémoire, pour faire revivre sa musique unique en son genre, ineffaçable. Une musique qui était une vocation. Un hommage à grande échelle pour célébrer l’héritage qu’il nous a légué.

Une chute à la hauteur de son ascension. Comme une loi de la physique. Une gloire dont le revers est une déchéance spectaculaire. Une sorte d’apocalypse personnelle, cousue sur mesure, qui nous a captivés. Médusés.

Depuis une semaine, malgré moi, je n’ai d’oreilles et d’yeux que pour lui : Michael. Je l’ai follement aimé toute petite et, comme beaucoup d’entre nous, je l’ai ensuite méprisé. Depuis une semaine, alors que personne ne s’y intéressait plus, ou que tous s’y intéressaient par curiosité morbide, la populace s’est levée comme un seul homme pour le chanter. Car Michael, on l’appelle désormais par son petit nom. Il est à nous. Il nous est proche, intime. Tout le monde a désormais son Michael personnel. Tout le monde l’a obscurément introjecté comme un figure à la fois déifiée, martyrisée, qu’on recolle, à qui on redonne une intégrité. Il fallait qu’il meurt pour qu’il nous revienne comme un frère, enfant prodigue et détraqué qu’on pardonne. De coupable qu’il était, c’est nous qui le sommes devenus.

Le monstre du Black Ness

Les lacs ont leur monstre, les cultures aussi. Tout a été dit : ses débuts fulgurants avec Jackson Five sous la gouverne d’un père autoritaire, son génie musical, sa manière unique de danser, ses grands albums, Off The Wall, Thriller, Bad, les ventes inégalées, le magnétisme qu’il exerçait, sa royauté d’enfant roi. Le foudroyant du phénomène. Mais aussi la rançon de cette gloire, cliché magistralement confirmé : sa bizarrerie d’homme prisonnier d’une enfance perpétuellement en spectacle et de son corps métamorphique, de toutes les images déformantes, la transformation monstrueuse de son visage en pièces détachées, son nez chancelant, la mutation de sa peau vers une couleur qui n’existe pas chez les êtres humains, sa beauté d’origine scalpée, ses fréquentations suspectes avec de jeunes garçons, sa sexualité ambiguë, douteuse, les accusations d’abus, Neverland, ses mariages louches avec des femmes-façades, ses enfants tout aussi louches à la peau blanche, son bébé suspendu dans le vide depuis un balcon, le procès où il apparaissait en pyjama, gavé de calmants, sa surconsommation de médicaments, son exil, sa ruine financière, son récent retour sur scène aussi attendu qu’improbable. Parce qu’il était mort depuis longtemps. En quelque sorte.

Sa vie passée s’est transformée avec sa mort, ou du moins la perception qu’on a aujourd’hui. Sa mort l’éclaire d’une manière radicalement différente. Soudain, on a compris que Michael Jackson avait suffisamment payé, qu’il avait démesurément subi le couperet du jugement collectif, de la fustigation médiatique, de la moquerie mondiale. Sa mort est le gage ultime de sa dette enfin payée.

Je trouve ça magnifique, en même temps qu’un peu lâche.

Pourquoi devait-il payer, au juste? Ça, c’est la grande question. Pour être devenu un Blanc? Pour traîtrise à sa race? Pour son excentricité? Sa permissivité? Sa présence moribonde affichée au grand jour? Son refus d’être lui-même? Sa sexualité pressentie comme condamnable? Probablement pour tout ça. Et c’est peut-être à juste titre. Mais il a surtout payé parce que, comme pour toute vedette, on lui demandait d’être autre chose qu’un artiste. On voulait qu’il soit normal. Qu’il soit génial mais conforme. On le voulait comme nous, alors qu’il n’appartenait pas à notre espèce. Il a payé parce qu’il vivait dans un monde qui n’était pas le nôtre, un étrange terrain de jeu où l’enfance et les enfants occupaient toute la place. On est comme ça : du petit monde qui n’aime pas la liberté que le grand monde s’accorde. Je ne le disculpe pas. Seulement, le prix à payer était exalté du fait qu’il soit Michael Jackson. Sa vie a été surexposée en même temps que secrète. Et on n’aime pas les secrets. On sait tout sur lui mais on se rend compte que ce savoir a été déformé par l’aplanissement, la réduction et le jugement implicite à tout traitement médiatique. Les caméras aiment le crapuleux. Les journaux carburent aux scandales. Les médias créent des surfaces, en donnant une illusion de profondeur.

Je fouille sa vie depuis une semaine. Toutes les informations, qui semblaient pourtant unanimes, se contredisent. C’est un foutoir. Il est pris dans la grande tordeuse des opinions. Michael Jackson est une construction de perceptions éparses. C’est comme s’il n’avait jamais existé en vrai.

Je trouve ça sublime. Parce que, malgré tout, il nous a échappé.

Et c’est ce qui l’a sauvé.

 
 

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