24 HEURES - Le vendredi 24 octobre 2014

Perdre la tête pour des cheveux

25/06/2009 15h44 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Et puis? Avez-vous tous bien fêté la Saint-Jean? Gueule de bois, tympans qui cognent? Perdu des bouts?

En écrivant ces lignes, je ne sais toujours pas si des voitures ont explosé, si des boutiques aux fenêtres fracassées ont été vandalisées, si la fête s’est dissoute dans les gaz lacrymogènes d’une intervention policière aux alentours du parc des Pélicans, dans le quartier Rosemont. Là où deux groupes anglophones, Lake of Stew et Bloodshot Bill, ont chanté leurs chansons en anglais, cette langue du diable.

Je ne sais toujours pas si la Saint-Jean, cette année, sera à tout casser comme elle l’a déjà été en 1995 et 1996, deux années qui ont constitué une période de haute tension pour tous les Québécois, 1995 étant une année d’exaltation ou d’appréhension face à la perspective d’un Québec indépendant, et 1996 une année de deuil de cette même perspective caressée du bout des doigts, qui a ensuite glissé entre ces mêmes doigts. En allumeuse.

Depuis 2000, la Saint-Jean est devenue un barbecue à grande échelle, une fête dépolitisée, désinvestie de tout projet de société hormis celui de rassembler le plus grand nombre sur fond de musique québécoise populaire et consensuelle.

Cette année, même si c’est con, peut-être avions-nous besoin de brasser la cage de notre identité en faisant revivre « l’oppresseur » par le biais de deux groupes anglophones quelconques dont on n’aurait sans doute jamais entendu parler s’ils n’avaient pas eu l’idée « d’envahir » notre territoire pour nous « assimiler ».

En lisant ici et là des articles sur cette pseudo controverse, je suis tombée sur ces paroles de Guillaume Lemay-Thivierge qui se prononce sur le fond pacifique du bon peuple que nous sommes, sur notre légendaire affabilité (ou moutonnerie, c’est selon): «Ça nous prouve qu’on est pas en Afghanistan. Il n’y a pas de bombes qui nous sautent dans la figure, ici. Alors on a de belles chicanes de clochers.»

Ces paroles naïves pourraient provoquer la moquerie tant est vrai l’adage qui nous interdit de comparer entre elles les pommes et les oranges, si toutefois je n’avais pas vu, cette semaine aux Grands Reportages, la réalité afghane en question. À s’arracher les cheveux. Littéralement.

Star Afghane

Depuis 2005, l’Afghanistan a son propre Star Académie. Qui n’est pas sans danger pour ses candidates. Un Afghan qui chante, se trémousse, costard scintillant sous les projecteurs, cheveux laqués, attitude de bellâtre, ça passe encore. Une Afghane, c’est autre chose.

La chanson, on la connaît déjà.

Une candidate, Setera, a été invitée à performer en final. Sachant qu’elle allait être éliminée (une femme peut participer mais n’a aucune chance de gagner), elle a eu l’outrecuidante initiative de soulever son joli voile brodé pour laisser voir, le temps d’un flash, apparition impensable d’un érotisme fou (un peu comme le téton « express » de Lucie Laurier ou celui de Dominique Michel imitant Joe Bocan dans un Bye Bye qu’elle a immortalisé), sa longue chevelure d’ébène. Ensuite, elle a exécuté quelques pas de danse maladroits dignes des danses sociales du troisième âge. Une ébauche de lascivité plutôt comique pour nous qui sommes habitués au déshabillage intégral et systématique des femmes, à la singerie sexuelle sans nuances des images associées à la musique pop, à l’attitude pornographique des chanteuses.

Mais de voir une Afghane chanter dans un cadre si américain est de l’ordre de l’expérience limite. En regardant ce documentaire audacieux, j’étais plus sur le cul plus que j’avais envie de rire. On n’imagine pas une seconde que le phénomène du « star system » ait pu infiltrer le monde afghan islamiste, toujours sous la surveillance impitoyable d’intégristes : décor tape-à-l’œil, éclairage stroboscopique, projections vidéo, musique endiablée, foule en délire… et 50% de la population rivée à son écran, regardant religieusement, entassée dans ses maisons couleur de désert, uniformément beiges, pour voter, tomber en amour, porter dans son cœur sa star préférée. Toutes proportions gardées, l’engouement est plus grand qu’ici, plus grand qu’aux States.

Après la performance de Setera, chanteuse-danseuse-stripteaseuse à la barbe des islamistes, un vent de haine s’est déchaîné sur les terres arides, sans verdure, de ce pays décimé par la guerre : menaces de mort publiquement déclarées, exil forcé de Setera, colère et honte des gens de son village natale jurant de la tuer à son retour. On ne parle pas d’une brique pis d’un fanal. On parle d’une balle dans la tête. Un jeune homme déclare à la télévision : « Elle mérite la mort. » Un autre homme, plus vieux celui-là, le visage dur, aigri : « Setera, c’est le Grand Satan. »

La démesure de telles paroles nous dépassent. C’est tellement gros qu’on n’arrive pas à se l’expliquer. C’est à n’y rien comprendre. Au-delà de cette femme, il y a ce qu’elle représente : l’Occident, l’ennemi, l’envahisseur, l’oppresseur, pour le meilleur et pour le pire.

Lemay-Thivierge a raison : au moins, ici, il y’a pas mort d’homme. Ou de femme, en l’occurrence. Nos guéguerres contre les « forces du mal » qu’incarne l’Anglais ne font guère de mal.

Même si c’est con. Fondamental(ist)ement con.

 
 

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