24 HEURES - Le jeudi 30 octobre 2014

La straight

18/06/2009 09h16 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Il paraît que dans les cercles de poker gay, la straight n’est pas admise. Nulle et non avenue. Flushée.

C’est l’une des farces douteuses d’un pote à moi, gambler en herbe, qui commence, tran-quillement pas vite, ou peut-être carrément à vue d’œil, à développer une dépendance au poker en ligne. Sans argent en jeu: sinon il serait déjà à la rue. Un genre d’activités qui peuvent plonger les gens en hypnose pendant des mois, des années, au même titre que les gamers dévo-rés par certains jeux vidéo néo-apocalyptiques, dont Killzone II.

Le poker en ligne a cette particularité, dans la masse des divertissements sur le net, de joindre deux ingrédients créant de fortes addictions, celui du monde virtuel, commode, confortable, anonyme et infiniment grand, et celui du ‘jeu’ proprement dit. Contrairement à la pornogra-phie qui est, outre la volonté de se faire des ré-serves en stockant (en cas de famine?) des photos et des vidéos, un peu à la manière des écu-reuils, soutenue par la recherche d’une excita-tion sexuelle se frappant toujours à des limites physiques, demandant un certain temps de ja-chère, le poker en ligne vous garantit la perpétuité d’un plaisir.

« Cette nuit à 4h30 du mat, me dit le pote, il y avait 196 833 joueurs de poker sur Zynga Live Poker. À d’autres moments, il y en a près de 300 000.

- Que faisais-tu à jouer du poker à 4h30 du mat?

- Je dormais pas.

- Tu jouais parce que tu dormais pas ou tu dormais pas parce que tu jouais?

- Pareil.

- Non, c’est antinomique. Et ta blonde, elle dit quoi, quand au resto, entre deux bouchées, tu te fais une game sur ton iphone pendant qu’elle s’emmerde? Que dit-elle quand tu te lèves quand elle se couche, et qu’elle se couche quand tu te lèves?

- Au moins, en s’engueule plus.

Réalité et virtualité

On a tous en tête, quand on pense au poker, ce cliché de résidences privées enfumées d’une boucane bleue, de filets gris au bout de gros ci-gares qui stagnent autour des visages, l’alcool fort, une lampe basse qui éclaire jaune au-dessus d’une table verte, et surtout un joueur paumé, ruiné, tenant son dernier jeton serré entre les doigts, proposant sa montre, sa femme, des regards scrutateurs et trompeurs, la froideur, l’inimitié, l’air bête qu’exige le fait de camoufler les variations de ses palpitations cardiaques, ses émois, déception ou jubilation.

Le poker en ligne, c’est différent. Plus de codes, de comportements à adopter, plus d’attitude, de poker face à faire, plus de manière sacrée de regarder ses cartes, des gestes rituels qui portent chance. Vous pouvez jouer partout, tout nu, dans votre divan qui a pris la forme de votre corps à force, à toute heure du jour ou de la nuit, sans besoin de se déplacer, avec joueurs impersonnels dont la lecture des visages est impossible.

Un schéma graphique indéfectiblement le même, une accessibilité sans limite, une certaine facilité, facteurs aggravants chez les accros du poker.

Pour le fun

Vous commencez par curiosité. Et vous avez un fun noir. Car malgré tout, c’est crissement prenant. Quelques heures par jour au lieu de regarder la télé. Pas de mal, c’est même rafraî-chissant. Votre vie reste inchangée, sauf pour la bienheureuse nouveauté du poker en ligne.

Pour boucher les trous

La graine est semée. De savoir qu’elle est tout près, cette promesse d’heures de plaisir, commence à vous démanger. Vous jouez donc dans vos temps morts, les entre-deux, dans le bus, une salle d’attente, au travail pour vous décrisper, pendant que votre blonde prend sa douche, parle au téléphone. Bref, vous n’avez plus de trous du tout, vous êtes perpétuellement occupés, vous êtes contents.

Créer les trous

Ensuite, vous éliminez graduellement chacune de vos activités usuelles pour jouer. Vous faites place à tous les trous possibles et pour ça vous écartez tout ce qui ne sont pas ces trous : sorties, amis, repas, sommeil. Vous jouez en mangeant. Dans la baignoire. Quand on vous parle, vous ressemblez à ce psychologue blasé qui n’écoute pas. Vous commencez à ne plus vous coucher (à folder), même avec une main pourrie, juste pour voir le jeu des autres et vous entendre dire : Je le savais! Vous êtes excités à l’idée que votre blonde aille voir sa mère dans les Laurentides. Vous appelez ses copines pour leur demander de l’appeler. Vous organisez pour elle des soupers de filles. Quand elle vous regarde, elle voit dans vos yeux rouges de regarder un écran l’empreinte d’une table verte, des cartes, votre dernière Flush, vos jetons, vos mises, la Flop devant laquelle vous avez dû vous coucher.

Je n’ai rien contre le poker. Au contraire, j’aime beaucoup. Surtout, je n’ai pas de leçon de morale à faire sur l’addiction, qui est une conduite irrépressible et non un objet : c’est plutôt une succession d’objets, quels qu’ils soient, sur lesquels l’addiction vient se coller. Les accros accrochent, c’est à l’intérieur d’eux, comme les alcooliques qui s’intoxiquent ensuite au café.

N’empêche, jouez donc pour vrai, avec du monde. Ça va sauvez votre rétine de la brûlure.

 
 

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