24 HEURES - Le mardi 30 septembre 2014

Le murmure du son

11/06/2009 11h08 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Le bruit court que, pour nombre d’entre nous, adultes compétents mais vivant dans une précarité fatigante, ça ne va pas bien. Du tout. Si on écoute bien entre les branches, si on prête l’oreille, ça s’entend.

Qui sait, c’est peut-être la grisaille tenace. Le manque de bleu dans le ciel. La désagréable étrangeté de la température d’un été qui regarde mal, avec ses soubresauts, sautes d’humeurs pluvieuses, son soleil chiche et fuyant, sa pesanteur humide, londonienne, son fond de l’air frais, ses vents forts du nord. C’est peut-être le fait de se lever chaque matin avec l’impression que, dehors, c’est déjà la tombée du jour.

Une déprime météorologique, donc, jointe aux conséquences de la récession, au ralentissement du travail, aux baisses de revenus, voire aux pertes d’emploi. Mais ce n’est là qu’un visage morose et circonstanciel au-dessous duquel on sent le désarroi de toute une génération. Trentaine avancée, précaire à tous les degrés. Plusieurs se souviennent d’avoir grandi dans le confort et l’aisance, dans un monde sécurisant, optimiste et prodigue mais désormais fermé à double tour, du baby-boom.

Ces derniers temps j’ai vu un nombre considérables d’amis, de collègues, de connaissances ou de gens inconnus dont on m’a appris l’état, qui filent un grave mauvais coton. Sous anti-dépresseurs, tendances à boire de plus en plus souvent. Des gens pour la plupart hautement diplômés, des ‘docteurs’ que personne ne veut engager. Qui roulent leur bosse savante. Gaspillage.

Une amie célibataire dont le chat a disparu depuis trois semaines ne sort plus de chez elle. Les yeux cernés, cloîtrée dans son salon dont les fenêtres sont bloquées par d’épais rideaux, elle me dit qu’elle n’en peut plus.

« Même mon chat m’a quittée. Parce qu’il me trouve pathétique. » À la voir, je la crois. Plusieurs thérapies derrière elle, sans l’argent pour s’en payer une autre, ne lui reste plus qu’un char de pilules, bonbons du bonheur sensés rééquilibrer son PH cervical.

Un autre ami, docteur en littérature, chargé de cours depuis trop longtemps, doit vendre sa propriété bien au-dessous de sa valeur parce qu’il n’y arrive plus, financièrement. Vendre sa maison pour boucler ses fins de mois, faut le faire.

Le mur tout court

Il y a des murs. Celui de Berlin, abattu sous le fracas d’une ovation mondiale en 1990, celui de Jean-Paul Sartre, un roman lu récemment dont je n’ai gardé aucun souvenir. Ou celui des lamentations.

Puis il y a le mur propre à chacun. Une fois ce mur frappé, la nostalgie s’installe. On se dit qu’on aurait dû marcher dans les pas de papa. Sauf que papa, dans l’illusion d’éternité de son baby-boomisme, n’avait pas pensé qu’il serait le dernier de sa lignée à être plus riche que son papa à lui. Ni que son monde prendrait fin. Son petit, lui, y croyait aussi dur comme fer, à ce monde là. Désarmé devant le monde d’aujourd’hui. Politiquement désengagé. Mal bar-ré.

Ce mur qu’on frappe peut-être un accumulation de choses concrètes : endettement, responsabilités familiales et financières lourdes, séparations, pertes d’emplois ou de la garde d’un enfant, mort d’un proche… ou la fugue intem-pestive d’un chat.

Mais le mur le plus implacable, c’est celui qui s’est érigé sur une absence de choses concrètes, souvent due à un refus de s’engager dans quoique ce soit de contraignant, de trop conforme, de trop comme tout le monde, ou celui de concéder à ce que la vie en société exige une part de sa liberté. Passé un certain âge, réalisant que rien de tangible n’a été construit, les presque quarantenaires (certains d’entre eux à tout le moins), tombent à force de trop d’absence : sans vie amoureuse stable et sans enfants, sans emploi fixe ou la protection d’un syndicat, sans projets autre que celui de s’éviter la monotonie d’une vie normale. Une longue erreur de parcours.

Ce genre de mur, c’est souvent celui des enfants choyés des baby-boomers qui n’ont jamais cessé d’être des enfants. À trop se frotter contre la rugosité de la réalité, à trop s’écorcher sur le refus de la vie à leur concéder tout ce qu’ils veulent (car beaucoup ont tout eu), ils finissent par s’effondrer. Ils n’ont plus la force de continuer à croire à une facilité de vivre dont ils ont été expulsés à l’âge adulte, ni celle d’y renoncer.

Les baby-boomers n’en sont pas responsables, de la fragilité de leurs bambins. Mais quand même. Ils en ont eues, de belles paroles. C’est justement parce qu’ils étaient en moyens, qu’ils ont pu affirmer que l’argent ne comptait pas. C’est précisément parce qu’ils se sont enrichis au cours de leur vie, qu’ils ont pu dire que la sécurité financière n’était pas l’essentiel. C’est dans la réassurance du matériel, qu’ils ont pu philosopher sur la grandeur de l’immatériel.

En attendant des jours meilleurs, et le retour du soleil, on peut toujours hi-berner. Le temps que ça passe…

 
 

Incontournables