24 HEURES - Le vendredi 31 octobre 2014

Du racisme ordinaire (ou de salon)

28/05/2009 15h55 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Comme tout le monde, je me questionne sur l’affaire Vil-lanueva. Surtout depuis lundi soir où la famille Villanueva, les deux jeunes blessés par balle et d’autres intéressés ont fait les manchettes en annonçant leur boycott de l’enquête publique. Court-circuitage de l’enquête par manque de sou-tien financier, par conscience aussi de la flagrante iniquité entre eux et les policiers, d’un rapport inégal de forces qui dessine à l’avance une cause perdue.

Cette nouvelle a éveillé chez moi le souvenir de l’émeute, l’été passé, suite à la mort de Fredy Villanueva lors d’une intervention policière dans un parc de l’arrondissement Montréal-Nord. Malgré moi, cette pensée : « Une chance que je n’habite pas ce quartier. »

Poche, comme réflexion.

D’après ce que je lis à droite et à gauche, je ne suis pas la seule à me laisser aller à ce réflexe pugnace des jugements cachés. Il y a bien pire. Des chroniqueurs qui vont jusqu’à accuser les Villanueva d’empêcher la société d’évoluer. Ouf.

La décision du boycott se base sur deux refus, coup sur coup : celui du Ministère de la Sécurité publique qui répu-gne à payer les frais d’avocats de jeunes Sagor-Metellus et Méas, blessés par balle, alors que les policiers et leur syndi-cat sont représentés par une flopée d’avocats chevronnés payés par l’État. Alors que, rappelons-nous, les Hells An-gels, en 2002, ont eu droit à la super avocate Lise Roche-fort, férue de megaprocès, dont les honoraires frôlaient les 10,000$ par semaine. Donc un gros paquet de cash gratos ou, dit autrement, payé à même les fonds publics. L’autre refus, c’est celui du Coroner Sansfaçon (qui porte bien son nom) d’élargir le mandat de son enquête pour traiter du profilage ethnique.

En dehors de nombreuses réflexions déconcertantes (sur-tout sur les blogs), il y a aussi le dévergondage intellectuel d’autres gens qu’on ne voit pas, mais qui s’expriment : les lecteurs. Vous et moi. Je parle de ces commentaires au bas des articles que souvent je lis pour tâter le pouls de la po-pulation. Que pense-t-on, dans son salon?

Parfois, c’est plein d’intelligence. Foutrement bien cons-truit, pesé, lucide. D’autres fois, comme ça l’est dans ce cas-ci, ça troue le cul. Carrément.

Commentaire d’Olivier ‘RectumBen’ Gravel publié sur le site de Radio-Canada :

… moi je vois le refus de la famille de participer à l'enquête comme un façon de ne pas se parjurer en cour. Car comme on le sait la famille veut de l'argent de la ville et si le grand frère va en cour dire ce qu'il a fait il sera évident pour tous que c'est de sa faute si son petit frère est mort. Ça n'aidera pas la poursuite au civil et tout le cash qu'ils risquent de perdre si jamais la responsabilité du frère est prouvés. Laissons de côtés l'humanisme et le social en dehors du problème. La famille du veut du cash et l'enquête pourrait nui-re à se but ultime. Donc qu'ils y soient ou non ça m'importe peu. Dommage ils vont rater une bonne chance de ne pas passer pour des vautours à argent. Mes 2 cennes…,p> Non, ils ne veulent pas d’argent. Ils veulent que les frais d’avocats soient pris en charge par l’État. Nuance.

Juste au-dessous de ce qu’on pourrait appeler une dérape linguistique doublée d’un délire paranoïaque, on peu lire d’autres commentaires qui consistent en une approbation, thumbs up, ou désapprobation, thumbs down. Dans son cas, 23 lecteurs sont d’accord… contre 12 qui ne le sont pas.

Wow.

Mon guest, c’est que ce n’est pas tant sur le commentaire qu’on se montre d’accord que sur le sentiment général qu’il dégage, que celui que ces gens, intrinsèquement, fonda-mentalement profiteurs, sont en train d’abuser de ‘notre’ système.

Quand on commence à collectivement s’entendre sur une vague impression de se faire fourrer et non sur une analyse impartiale du fonctionnement du système judiciaire, on est mal barrés.Sur le même site, cet autre commentaire de ‘Patbel’ : C'est trop facile de mettre tout sur le dos de la police et de les accuser de profilage racial. Qu'on nous montre des faits et des chiffres pour l'appuyer. Je n'ai jamais vu de statistiques démontrant hors de tous doutes que les gens de race noir sont arrêtés plus souvent que les autres.

Ti-coune, fais donc un peu de recherche. Tu vas en voir, des statistiques à te jeter à terre. Les gens de race noire dont tu parles sont surreprésentés en prison. Donc, ils sont aussi, forcément, arrêtés pas pire souvent.

Pourtant, 59 thumbs up, contre 14 thumbs down.

Qu’approuve-t-on exactement ? Une volonté commune que la réalité soit autre? Une force d’aveuglement?

Je ne dis pas que les policiers sont des sales. Susceptibles, grosses têtes, peut-être. Gros guns, assurément. Mais leur diabolisation constitue aussi une forme de paresse intellec-tuelle. Non, nous ne vivons pas dans un État policier. Non, les policiers ne jouissent pas (toujours) d’une impunité. Ils sont aussi redevables, comme nous tous.

Je ne dis pas non plus que, du côté des Villanueva, c’est tout blanc, ou pure victimisation. Le grand frère avait un dossier criminel, il s’est fait prendre pour bris de probation. Il a joué aux dés, il était connu des policiers, il a été appré-hendé. N’empêche, là n’est pas la question.

Le problème, c’est-à-dire l’origine du racisme de salon, c’est qu’on déploie ses opinions sur la base d’un feeling. Ce que je lis trop souvent, c’est non seulement une mécon-naissance de la réalité, mais aussi, de manière souterraine, un fond de haine et de méfiance, un fond peureux aussi, car ce fond, la plupart du temps, ne s’exprime pas à visage découvert. On n’oserait pas dire ces choses-là sur la place publique, en se montrant la face. Alors on reste dans son salon.

C’est couillon. Pis ordinaire.

 
 

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