On parle beaucoup ces derniers temps de la réforme de l'orthographe. De ses « rectifications » simplificatrices. Comme si une langue pouvait sans cesse se remanier au goût du jour, selon les caprices de quelques érudits oisifs pour la rendre accessible par sa facilitation et permettre aux élèves déjà pas mal gâtés (ou gatés, selon l'orthographe améliorée) de s'épargner les efforts de sa complexité. En fouillant sur le net pour trouver de quoi il s'agit exactement (quand on est auteur, ce genre de trucs a tendance à faire un peu peur) on découvre qu'il s'agit, grosso modo, d'une histoire de traits d'union, d'accents circonflexes et de trémas. On y apprend que les mots jeanfoutre et tapecul existent. An ben, je vais me coucher moins niaiseuse ce soir. On parle aussi de pluriel de mots empruntés, de soudure de mots composés d'un préfixe comme croquemonsieur, ou motocross, et une liste interminable « d'anomalies », c'est-à-dire des mots qui se composent de lettres jugées superflues ou incongrues, selon, bien sûr, les réformateurs : nénufar au lieu de nénuphar ; ognon ou lieu d'oignon ; ponch ou lieu de punch (!) ; sconse ou lieu de skunks (!!) ; exéma au lieu de eczéma.
Et tant qu'à réformer l'orthographe, pourquoi ne pas proposer aux réformateurs amoureux du français au point d'en changer les mots pour les écrire au son, pour les rapprocher de l'oralité, de toutes nouvelles expressions? Pourquoi ne pas aussi réformer les proverbes, les maximes et les citations?
En voici quelques-unes de mon propre cru. Attention aux cœurs sensibles.
La bite ne fait pas le moine
Sauce aigre-douce au cœur de l'Indien
Six pieds sous terre promise
Je dépense donc je suis
La gastro, c'est comme pas assez
Vol au-dessus d'un nid de poule
Piquer, c'est voler de ses propres ailes
Le Coran ne passe pas entre nous
Chose promise, chose Du Maurier
Sans tambours ni trompettes sauce
Père manquant, fist fucking
Rusé comme un regard
Il lance et compte sur ses doigts (celle-là est pour Jacques Demers)
Silence, on tourne les coins ronds
La nuit portemanteaux
Qui s'y frotte cyprine
Il ne faut pas prendre le messie par les antennes (celle-là est pour Raël)
Faut pas être plus alcoolique que le pape
Les femmes et les enfants d'accord
Avoir le pouce pervers
L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ou tard
Prendre la large
La beauté des intérieurs design
Sésame, ouvre-boîte
Pirate de l'air bête
Feux d'artifice de pute
Être en mauvais États-unis
Sacrer son camp de concentration
Robe de chambre à gaz
La vérité sort de la bouche des canons
Né pour un petit pain chaud
Partir à la quéquette de son identité
Redneck plus ultra
Faire valoir son poing sur la gueule
Tirer à bout bien portant
De la crème à main armée
Qui me dit gros consent?
Glandeur nature
Les nouvelles mamans sont des agaces poussette
Tomber enceinte nitouche.
Que Dieu soit sous-loué
Sérieux. Un peu de tenue. Pour en revenir à la réforme de l'orthographe, je pense que l'on oublie trop souvent que les mots, une fois appris, s'inscrivent graphiquement, photographiquement, dans notre tête. Un mot n'est pas simplement un sens ou une signification. C'est aussi un dessin, une enveloppe, un agencement de lettres - aussi arbitraire soit-il - qui s'inscrivent en nous comme s'inscrivent les visages. Avec ses particularités. Ses grâces comme ses défauts. On appelle ça une graphie. On oublie aussi qu'on s'attache à une langue, que l'on embrasse inconditionnellement.
En ce qui me concerne, à mon âge et avec le métier que j'exerce, jamais je n'écrirai « ortografe » à la place de « orthographe ».
Désolée. Je suis vieux jeu et réactionnaire, faut croire.
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