24 HEURES - Le samedi 22 novembre 2014

Mettons-nous en (ré)forme!

22/05/2009 13h36 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

On parle beaucoup ces derniers temps de la réforme de l'orthographe. De ses « rectifications » simplificatrices. Comme si une langue pouvait sans cesse se remanier au goût du jour, selon les caprices de quelques érudits oisifs pour la rendre accessible par sa facilitation et permettre aux élèves déjà pas mal gâtés (ou gatés, selon l'orthographe améliorée) de s'épargner les efforts de sa complexité. En fouillant sur le net pour trouver de quoi il s'agit exactement (quand on est auteur, ce genre de trucs a tendance à faire un peu peur) on découvre qu'il s'agit, grosso modo, d'une histoire de traits d'union, d'accents circonflexes et de trémas. On y apprend que les mots jeanfoutre et tapecul existent. An ben, je vais me coucher moins niaiseuse ce soir. On parle aussi de pluriel de mots empruntés, de soudure de mots composés d'un préfixe comme croquemonsieur, ou motocross, et une liste interminable « d'anomalies », c'est-à-dire des mots qui se composent de lettres jugées superflues ou incongrues, selon, bien sûr, les réformateurs : nénufar au lieu de nénuphar ; ognon ou lieu d'oignon ; ponch ou lieu de punch (!) ; sconse ou lieu de skunks (!!) ; exéma au lieu de eczéma.

Et tant qu'à réformer l'orthographe, pourquoi ne pas proposer aux réformateurs amoureux du français au point d'en changer les mots pour les écrire au son, pour les rapprocher de l'oralité, de toutes nouvelles expressions? Pourquoi ne pas aussi réformer les proverbes, les maximes et les citations?

En voici quelques-unes de mon propre cru. Attention aux cœurs sensibles.

La bite ne fait pas le moine

Sauce aigre-douce au cœur de l'Indien

Six pieds sous terre promise

Je dépense donc je suis

La gastro, c'est comme pas assez

Vol au-dessus d'un nid de poule

Piquer, c'est voler de ses propres ailes

Le Coran ne passe pas entre nous

Chose promise, chose Du Maurier

Sans tambours ni trompettes sauce

Père manquant, fist fucking

Rusé comme un regard

Il lance et compte sur ses doigts (celle-là est pour Jacques Demers)

Silence, on tourne les coins ronds

La nuit portemanteaux

Qui s'y frotte cyprine

Il ne faut pas prendre le messie par les antennes (celle-là est pour Raël)

Faut pas être plus alcoolique que le pape

Les femmes et les enfants d'accord

Avoir le pouce pervers

L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ou tard

Prendre la large

La beauté des intérieurs design

Sésame, ouvre-boîte

Pirate de l'air bête

Feux d'artifice de pute

Être en mauvais États-unis

Sacrer son camp de concentration

Robe de chambre à gaz

La vérité sort de la bouche des canons

Né pour un petit pain chaud

Partir à la quéquette de son identité

Redneck plus ultra

Faire valoir son poing sur la gueule

Tirer à bout bien portant

De la crème à main armée

Qui me dit gros consent?

Glandeur nature

Les nouvelles mamans sont des agaces poussette

Tomber enceinte nitouche.

Que Dieu soit sous-loué

Sérieux. Un peu de tenue. Pour en revenir à la réforme de l'orthographe, je pense que l'on oublie trop souvent que les mots, une fois appris, s'inscrivent graphiquement, photographiquement, dans notre tête. Un mot n'est pas simplement un sens ou une signification. C'est aussi un dessin, une enveloppe, un agencement de lettres - aussi arbitraire soit-il - qui s'inscrivent en nous comme s'inscrivent les visages. Avec ses particularités. Ses grâces comme ses défauts. On appelle ça une graphie. On oublie aussi qu'on s'attache à une langue, que l'on embrasse inconditionnellement.

En ce qui me concerne, à mon âge et avec le métier que j'exerce, jamais je n'écrirai « ortografe » à la place de « orthographe ».

Désolée. Je suis vieux jeu et réactionnaire, faut croire.

 
 

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