24 HEURES - Le mercredi 26 novembre 2014

Une dent contre Labrosse…

14/05/2009 16h38 

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Ouvre grand la bouche, qu’il me fait à tout coup. Et en plus, c’est moi qui paye.

Sans se presser, il toise d’un œil circonspect ma dentition, ouvre plus grand, armé d’un petit crochet qu’il promène un peu partout pour repérer d’éventuelles caries. Quand il en trouve une, ouvre encore plus grand, il enfonce d’une poussée experte le crochet dans le trou malséant et corrompu. Ce qu’il recherche? Mon acquiescement devant la nécessité de plomber la carie par une réaction à la douleur aigue. Crier n’est pas nécessaire pour acquiescer : l’arc-boutement de mon corps vulnérable, couché tête vers le bas, parle pour lui-même.

Les dentistes apportent beaucoup à la société : une suite de désagréments et d’expériences pénibles ; la menace toujours brandie d’une seringue qui pince, se faufile dans la chair, le vrillage des cavités pourries que sont les caries et le bruit insupportable de la fraise. Sans compter les images incontrôlables qui peuvent traverser l’esprit, et qui ne sont d’aucune aide : quand Alex, dans A Clockwork Orange, se fait équarrir les paupières pour les forcer à rester ouvertes devant un mitraillage de scènes sanglantes.

Je parie que vous vous souvenez de vos premières visites, radiographies, décrottages, polissages avec une pâte glaiseuse, crachats dans un évier rond où l’eau est expédiée en spirale. Des odeurs, des exhalaisons de désinfectants, de rince-bouche chimiquement mentholée. De la petite bavette bleue à chaînette. Du tuyau à succion de salive. Du décompte mental des secondes, des minutes, de la joie d’en finir enfin.

Les dentistes et leurs assistantes tentent toujours, avec les enfants, de transformer ce mal nécessaire de l’hygiène dentaire en terrain de jeux : jouets dans la salle d’attente, crayons de cire, coloriage, sirops à saveur de cerise qui sentent l’hôpital. Brosse à dents gratuite, sermon en bonne et due forme sur le brossage de haut en bas, répété ad nauseam.

En fait, les dentistes savent très bien qu’ils sont une source de souffrances et de frayeurs générées, en autres, par l’approche de leurs seringues pointées en direction du siège de votre identité : la tête. Parfois, on laisse les larmes couler sans pudeur, comme une accusation. Au moment où on sent éclater une dent de sagesse pour en permettre l’extraction en plusieurs morceaux concassés, on donnerait tout pour une bonne sniffée de gaz. Rester conscient paraît un peu abusif.

La clientèle, farouche et récalcitrante, n’est pour eux jamais acquise. Pour qu’elle se pointe au moins une fois l’an, elle a souvent besoin de menaces : « Si vous attendez trop, ça va vous coûter un bras. »

En dehors du spectre de la facture salée à venir, ils se promeuvent par des moyens douteux : par exemple en contraignant leurs secrétaires à appeler les clients avant qu’eux ne le fassent, en quelque sorte pour les réprimander, les prendre en faute de malpropreté :

« C’est la clinique du Dr Labrosse. Vous devez prendre dès maintenant un rendez-vous pour votre nettoyage biannuel. Le dernier remonte à trois ans. »

Pour un peu, elles ajouteraient : « Vous devriez avoir honte. »

C’est que bien des gens, même s’ils en ont les moyens, cessent d’aller chez le dentiste. Ou ils y vont à reculons, une fois toutes les décennies, la mort dans l’âme. Comme moi. Même si une douleur lancinante me gêne la mâchoire depuis des années, en raison de dents de sagesse qui se battent pour une place dans une bouche trop petite, et dont les pointes me trouent les joues, je résiste toujours à les faire arracher.

« Madame, cette douleur ne s’en ira jamais. Elle ne résulte pas de la pousse des dents mais de la torsion qu’elles ont subie, et de l’érosion irréversible de votre gencive éprouvée ».

Ouch.

Le bruit court que le taux de suicide est élevé chez les dentistes. On dit la même chose des psychiatres, sans doute pour des raisons fort différentes. Péroraison sur cette rumeur scientifiquement observable ou simple légende urbaine – difficile à dire : la (dé)pression psychologique qu’exerce le fait de se savoir associé à la douleur et d’incarner une présence qu’on a tout de suite envie de quitter. Qu’on voudrait ne jamais revoir. La conscience de faire mal. Pour le bien, bien entendu. Pour le greater good d’une bouche pétaradante de santé, oui, mais faire mal quand même. D’avoir comme métier de malmener ses clients, même si la douleur ressentie se réduit souvent à une appréhension de la douleur, finit par « carier » l’esprit et l’infecter.

J’ai une dent contre les dentistes. Mais je leur trouve du courage. Du nerf. Faudrait bien que j’en aie aussi, que je prenne rendez-vous.

À bien y penser, ça peut attendre.

 
 

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