24 HEURES - Le vendredi 31 octobre 2014

Ce joint qui ne passe qu'une fois…

06/05/2009  

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Je ne vais pas faire celle qui n’a rien vu passer. Ou celle qui n’a rien vu disparaître. Puisque, apparemment, je suis toujours là, ce serait, disons, indécent. Limite. Et comme devant ces morts qui nous tourmentent au-delà de leur décès, en raison même de leur disparition, des mots de circonstance s’imposent – faute de pouvoir observer une minute de silence par écrit.

Ici, comme tout le monde le sait déjà, a fermé ses portes. Ici n'existe plus, du moins dans sa forme imprimée, du moins dans son intégralité.

Puis voilà, c'est jeudi. En marchant dehors, je ne pourrai pas ne pas remarquer qu'il ne sera nulle part. Je ne pourrai pas ne pas poser les yeux dans l'entrée de l'Intermarché, à deux pas de chez moi, pour en retrouver l'abondance empilée, ses actualités culturelles.

Pour en découvrir la tête d'affiche, l'artiste de la semaine. Mais surtout, pour m'en saisir. Je ne pourrai pas ne pas chercher cette présence si familière et depuis peu manquante, comme quand, petits, on jouait à «Trouver les 7 erreurs» où deux images faussement identiques cachaient des détails effacés, difficiles à repérer. Car l'absence, c'est dur à voir. Et l'absence, c'est aussi facile à écraser.

Pour nombres d'employés et de collaborateurs qui ont fait leur bout de chemin au Ici, qui se sont engagés et qui ont fait un excellent travail, cette mort aura des répercussions dont certains n'en rebondiront pas, et demandera un temps de digestion. Un deuil, quoi.

Étudiante à l'Uqam déjà, je m’étais habituée à la place qu'il occupait matériellement dans la ville, ses rues, restos, boutiques; j'étais attirée par les couleurs vives de ses pages couvertures, ses plumes rebelles, jeunes ou expérimentées, audacieuses, libres surtout, sa teneur alternative.

C’était à prévoir, qu'on dit. On parle de cette mission impossible tenue longtemps à bout de bras: rentabiliser l'hebdomadaire plus d'une fois bouleversé, c'est vrai, par des décisions éditoriales visant à le rendre plus populaire, grand public; on parle de la difficulté de le faire coexister avec Voir, rival de toujours, éternel pôle de comparaison en face duquel Ici faisait figure de contre-pied; mais aussi, et surtout, du big picture de la désuétude, de la lourdeur, bref, de la saleté du papier. L'imprimé, dans un univers qui se «virtualise» de plus en plus, fait tache d’huile.

À ceux qui piaffent trop fort, qui jubilent trop haut, aux rieurs dans leur barbe, aux piétineurs de ce qui est déjà par terre, faites gaffe. Votre sens de l'analyse aurait peut-être besoin d'être «upgradé». Le lighter, le joint, le Ici

Il existe des objets qui appartiennent à tout le monde et, par conséquent, à personne en particulier. Ce qui est gratuit ou coûte peu, ce qui est accessible partout et à tous, ce qui est consommable à répétition.

Comme le lighter. Objet par excellence mobile et subtilisable sur lequel personne n'a vraiment de droit de propriété. On se le fait piquer à tout coup pour le récupérer ensuite par compensation, en subtilisant le lighter d'un autre, foutu vite fait dans la poche arrière d'un jeans.

Si vous en empochez un sur le pouce, personne ne vous en tiendra rigueur. Le lighter est fait pour se promener d'une main à l'autre, pour accomoder tout le monde, pour être perdu, cherché, abandonné sur une table, repris sur un comptoir de bar. Il manque à tout le monde, mais personne ne le regrette. C'est un objet déambulatoire collectif. On l'utilise négligemment. On n'y fait pas attention.

Vous êtes pris en possession frauduleuse que ça ne vous fait pas un pli. En vertu de cette loi implicite qui répartit sur l'ensemble de la collectivité la responsabilité des millions de lighters volés, passés et à venir, vous êtes peinard.

Ou encore le joint que l'on voit passer une seule fois dans une soirée. Surtout si vous êtes l'allumeur: le joint que vous vouliez garder à portée de main a tôt fait de devenir un bien commun et de partir de travers, d'être charrié vers le salon, le balcon, de descendre les escaliers pour atterrir dehors, sur le trottoir, entre les lèvres d'opportunistes pas même invités au party.

Ici, comme tous les hebdomadaires gratuits, c'est ce lighter, ce joint, qui appartient à tout le monde et à personne en particulier. Une générosité un peu floue, une vocation exploitée que l'on perd de vue, que l'on néglige peut-être, que l'on critique souvent. Prodigue en ce qu'il est accessible à tous, instable en ce que sa gratuité le précarise.

Un coup mort, Ici fait couler de l'encre. Des ricaneurs tirent une dernière bouffée de son cadavre encore chaud. Des gens qui, bien souvent, n'ont jamais été invités au party.

Facile. Et triste.

 
 

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