24 HEURES - Le vendredi 31 octobre 2014

Un hot-dog sous-estimé

16/04/2009  

Nelly Arcan
  • Nelly Arcan

Après avoir reçu une bonne demi-douzaine de coups de coude (involontaires) qui m’ont compromis l’intégrité physique, me bouleversant successivement le front, le plexus solaire et l’abdomen, j’en conclus que le hockey, c’est risqué comme sport. Sur la glace comme dans son chez-soi. Des deux bords de l’écran.

Coups de fureur provenant de mon copain qui occupe, par la force des choses, mon espace vital, chaque fois qu’il ne se contient plus de joie devant un but du Canadien (en perte de vitesse ces derniers temps). Les incontinences corporelles devant la victoire anticipée sont une sorte de réflexe pavlovien d’expulsion du divan, tout comme les spectateurs, assis dans les gradins, s’éjectent eux-mêmes de leur banc en hurlant, le corps en avant, les bras en l’air. Alors que, de mon côté, je ne demande jamais rien, juste la paix.

Une fois, pour fuir le tapage généré par une game et me détourner de la vision de trois gars exhortant agressivement mon écran de télé, je suis partie avec un bagage à main traîné sur roulettes chez une copine, en laissant une note sur le comptoir: Un jour, c’est moi qui chanterai nananana, nananana, hey hey hey, goodbye.

Je sais. C’est égoïste, asocial. Aimer le hockey, c’est aimer la gang, le peuple, son monde, se tenir debout dans la fierté d’être ensemble et de se brandir haut et fort le point en commun. C’est s’unir les forces vives dans le support d’une équipe qui nous représente hors du Québec. C’est encourager l’économie locale.

Bien beau, tout ça, mais pas pour moi. J’en ai sous-estimé la puissance d’envahissement. Le Troisième Reich dans mon salon, non merci. Une amie proche m’a même avoué avoir fait son temps en psychanalyse pour s’enlever de l’esprit les interminables soirées de hockey menées à la baguette par son père et son grand-père, qui exigeaient bizarrement le silence dans la maison, le samedi soir, comme si ouvrir la bouche pouvait porter malheur à l’équipe déifiée, à distance.

J’ai pourtant voulu mais je n’ai pas pu. Partager la consternation de mes amis devant le jeu décourageant du Canadien au cours des dernières semaines, au bout desquelles ils ont bien failli être éliminés. Consternation aussi lors du remplacement de Carbonneau par Gainey, que j’ai aussi déploré en raison des qualités esthétiques supérieures de Carbonneau sur Gainey. L’unique élément affriolant et sexy de toute la patente, non enterré par un équipement lourd, venait d’être mis à la porte.

J’étais triste de les voir tristes, mais maintenant que tous les espoirs sont encore permis avec les éliminatoires qui commencent, le Canadien va continuer à scander les soirs de semaine comme un métronome. Soirs tendus de hot-dogs solidaires avec les hot-dogs distribués live dans la foule. Pour ma propre sauvegarde, je dois me trouver un plan de match pour en sortir, des séries. Les filles, à vos marques! C’est blond pour le moral

On peut exploiter notre côté «filles des Invincibles» en confrontant l’ennemi. Une attaque frontale et fantasque. Pourquoi pas. Convoquer toutes les blondes de l’entourage qui se proclament non partisanes et faire irruption au milieu d’une soirée vêtues seulement d’un string, en déclarant la place «zone sans fumée», peut certes désarçonner son homme. Rompre le charme, semer le trouble. Ou faire une performance de groupe de «nues vite» dans la taverne où ont lieu les rassemblements masculins, soudain ébranlés par la visite éclair d’une chair nue et insaisissable. Ou encore confectionner une poupée vaudou vêtue d’un chandail du Tricolore, perforée d’aiguilles, dans l’espoir que l’équipe se fasse battre quatre fois de suite par Boston.

On peut aussi aller se faire voir ailleurs. Car à la place de saboter le plaisir des autres, pourquoi ne pas saisir l’occasion pour renouer avec la solidarité féminine par des sorties entre filles?

Le soleil sort, nous aussi. Toujours timide, mais sur la bonne voie. Les journées s’allongent et le ciel bleuit, les terrasses se mettent en place et la ville devient elle-même spectacle à regarder.

Un décor parfait pour retrouver ses amies perdues dans la brume gelée de l’hiver, souvent trop prises par leur travail pour sortir de chez elles, souvent avalées par leur besoin de cocooning.

J’entends justement passer la grosse brosse mécanique, dehors, qui nettoie le bord des trottoirs. C’est le temps de mettre les bottes au placard, et de courir les rues. Prendre un peu d’air, pour le moral des troupes.

 
 

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