24 HEURES - Le mercredi 16 mai 2012

Requiem pour un con

04/03/2011 08h28 

Marie-Louise Arsenault
  • Marie-Louise Arsenault

Ainsi, on célébrait cette semaine le 20e anniversaire de la mort de « L’homme à tête de chou », Gainsbourg, ce compositeur de génie, qui a donné à la musique pop certaines de ses plus belles mélodies, comme Initials B.B. ou Bonnie and Clyde.

Personnage mythique qui continu de fasciner les créateurs en tous genres, comme Beck, Nas et même Madonna, qui ont tous repiqué sa musique à un moment ou à un autre de leur carrière, Gainsbourg était aussi un provocateur redoutable que la télévision a souvent capté dans des moments d’emportements soudains (ou savamment calculés), qui font encore fureur sur le Net, des années après leurs diffusions initiales.

Déchaîné, erratique ou carrément incontrôlable, un Gainsbourg à la diction pâteuse, lançant à Michel Drucker : « I want to fuck her! » à l’égard d’une Withney Houston médusée.

À Catherine Ringer des Rita Mitsouko, qui raconte sans pudeur ses années passées à faire l’actrice dans des films pornos, un Gainsbourg renfrogné et soudainement pétri d’« éthique », lance : « Vous êtes une pute! » et enfin, livide et d’une colère contenue, brûlant un billet de 500 francs sur le plateau d’une émission en direct, volontairement théâtral, pour démontrer l’effet dévastateur du taux d’imposition à 74 % auquel il était soumis à l’époque.

Bref, un homme délabré et inconséquent, pouvant paraître misogyne, alcoolique et volontairement déplacé, créant à volonté des malaises que les autres sont obligés de se ramasser dans la gueule sans avoir été prévenus.

Difficile d’imaginer qu’un tel personnage puisse sévir de la sorte de nos jours, alors que tous les plateaux de télévision sont lisses, polis, sans véritables provocations, (ni chocs des idées) et que tout le monde doit être gentil, à jeun, propre et vacciné, brillant dans galas ennuyants, où les animateurs ont les dents blanchies et les invités se trimballent d’un studio à l’autre, pour raconter les mêmes histoires.

Dans un monde où les caméras sont devenues omniprésentes, tout le monde filme tout. Tout est montré, trois fois plutôt qu’une, puis repris à l’infini sur Twitter. Mais, plus rien ne se dit vraiment.

Or, lundi dernier, c’est dans cet univers monochrome et aliénant qu’est apparu, comme une bombe, le couturier d’origine italienne John Galliano, grand manitou de la maison Dior et personnage maniéré de la mode et de ses frasques.

Filmé à son insu par une source anonyme, une séquence publiée sur le site du journal britannique The Sun montre le créateur visiblement éméché, s’adressant à ses voisins de table dans un café, affirmant en anglais qu’il « aime Hitler ». « Vous êtes d’où? », enchaîne l’une des personnes assises à la table voisine du couturier. « Salope », lui répond-t-il.

En l’espace de quelques jours, la vidéo a fait le tour du monde et Galliano a été renvoyé par la maison Dior sans ménagement, pour propos antisémites et conduite raciste.

Bien entendu, il y a quinze ans, cette histoire ne serait jamais sortie du café où elle a eu lieu. Seuls les témoins directs l’auraient racontée à leurs amis qui s’en seraient offusqués et Galliano aurait pu continuer à proférer des obscénités en toute quiétude, sans que ses paroles ne soient rendues publiques par l’effet dévastateur d’un téléphone portable.

Bref, le con n’aurait pas été montré à la face du monde. Mais, ce monde où désormais toute phrase prononcée en privé et sous l’effet de l’alcool peut être retenue contre vous, ce monde totalitaire et implacable, ne s’en porte pas nécessairement mieux.

La dénonciation est certes sensationnelle, mais c’est aussi une arme redoutable dont il faut se méfier, puisqu’un jour, elle peut se retourner contre ceux qui la chérissent. En tout cas, dans ce monde nouveau qui est le nôtre, on ne laisserait plus des emmerdeurs de génie comme Gainsbourg, foutre savamment le bordel. Que dieu, s’il existe, ait son âme.

 
 

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