24 HEURES - Le mardi 17 octobre 2017

La délinquance

22/01/2010 07h05 

Marie-Louise Arsenault
  • Marie-Louise Arsenault

Parfois, franchement, à mon avis, il vaut mieux ne pas regarder la télévision.

Je sais, ce que je dis peut paraître bizarre puisque cette chronique est consacrée à tout ce qui occupe les écrans, ceux qui se multiplient dans nos vies et qui changent forcément notre perception du monde, mais bon, ne m’en voulez surtout pas, mais cette semaine, j’ai envie de vous dire : Dans la vie, il y a des moments, où il vaut mieux faire autre chose, n’importe quoi : allez boire un verre prendre un cours de tango, de chinois ou de karaté, n’importe quoi dis-je, mais surtout ne pas se prostrer devant un écran.

C’est ce que j’ai fait mercredi soir, en allant voir le spectacle de Patrik et les Brutes, au Club Soda. Une affaire rondement menée par un band solide qui compte l’excellent Sunny Duval à la guitare ainsi que l’étonnant Plastik Patrik, un chanteur travesti, qui émoustille les garçons avec ses pantalons moulants et ses bottes à talon aiguille et qui chante avec entrain, « toutes les filles sont folles de moi ». Bon, peut-être parce qu’on a senti que ce cher Patrick se retenait un peu alors que nous, on avait bien envie, mes amis et moi, tout au long de ce show, qu’il se lâche pour vrai et nous balance son ambiguité avec un aplomb qui semble encore lui manquer, pour toutes ces bonnes raisons et d’autres qui restent un peu obscures, tout juste après le concert, nous avons d’un commun élan, traversé au chic et fortement menacé Café Cléopâtre, antre mythique du boulevard St-Laurent et des travestis de Montréal, qui devrait bientôt disparaître sous les bouldozeurs d’un promoteur ambitieux, la Société de développement Angus (et son fameux projet du « Quadrilatère Saint-Laurent »), qui prévoit, avec l’accord de la Ville, raser l’immeuble qui abrite le Cléopâtre, pour y construire des espaces destinés à des bureaux d’Hydro-Québec.

C’est donc en se disant que ce serait probablement pour la dernière fois, que nous avons mis les pieds « pour la première fois » au fameux Café Cléopâtre. Et, disons simplement, que même pour un petit soir tranquille de semaine, on en a eu pour notre argent. Des hommes aux jambes vertigineuses, fringués comme des femmes sur l’acide, de la musique house qui remplie les oreilles, des clients assis au bar qui ont l’air placide des chics hommes d’affaires du Square Victoria et même, tenez-vous bien, une brigade complète de policiers du SPVM, qui se pointe à huit (!!!!) vers minuit, pour regarder pendant deux ou trois minutes, sourire en coin, le spectacle fascinant de ces créatures d’un autre monde, montées sur des talons de trente centimètres, qui font du lipsync en se dandinant lascivement, sur des tounes de Beyoncé.

Bref, pendant quelques heures, on était tous liés dans ce lieu surréaliste, dans ce bar à paillettes aux fauteuils émoussés, totalement plongés dans une scène d’un film de David Lynch. Dans une délinquance assumée, loin des tabous, de la bienséance, du conformisme et de l’extrême (et pernicieuse) perversion de la rectitude politique montréalaise, qui menace de rayer du visage de notre ville, tout ce qui lui donne sa singularité ; ces lieux incongrus et essentiels de la contre-culture, comme le Café Cléopâtre. En plus, depuis mercredi soirs, je me demande bien, lorsque le Cléopâtre aura disparu, où iront les policiers, lorsque spontanément, les petits mercredis soir de semaine, ils auront envie, entre deux scènes de crime, d’accrocher un large sourire sur leur visage.

 
 

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