24 HEURES - Le samedi 17 novembre 2018

Rencontre avec le doyen des luthiers du Québec

Dans l'atelier de Jules Saint-Michel, luthier

08/03/2012 15h37 

Jules Saint-Michel présente le violon qui figure sur un timbre de Poste Canada.
Photo: Jean-François Villeneuve
Le métier des luthiers, ces artisans qui façonnent le bois pour en soutirer toute la musicalité recherchée, a peu évolué depuis les premiers violons créés par la famille Amati en Italie au XVIe siècle. 24H a rencontré dans son atelier le doyen des luthiers du Québec, Jules Saint-Michel, qui raconte sa passion.

Dans son commerce établi depuis 40 ans sur la rue Ontario Ouest, dans l'ombre du Quartier des spectacles pour les non-initiés, M. Saint-Michel a vu bon nombre de musiciens grandir au son de ses violons.

La répartie facile, il aime blaguer en avançant que la Place des Arts s'est installée près de sa boutique, et non l'inverse. « Ma clientèle vient de partout au Québec, et même du Canada et des États-Unis ». Lors du passage de 24H, une cliente venue du Mexique était présente pour discuter de son instrument.

« Nos clients deviennent des amis, avec le temps. C'est une relation privilégiée entre eux et nous, mais aussi avec leur instrument. Ça arrive que des gens viennent me voir et me disent “Monsieur Saint-Michel, le violon que vous m'avez fait est devenu mon meilleur ami” ».

Souvent, des enfants venus avec leurs parents pour acheter un premier instrument reviennent plus tard, une fois adultes, avec de nouvelles demandes. « Beaucoup de ces tout-petits sont devenus de grands musiciens », raconte l'artisan de 77 ans. Encore aujourd'hui, il y a des milliers d'enfants, ici au Québec, qui commencent à apprendre le violon chaque année ».


Un instrument au cœur de notre histoire

L'histoire du Québec regorge de violons. « C'est devenu un instrument national en même temps que les luthiers se sont développés au XIXe siècle », raconte M. Saint-Michel, avançant que près d'une maison sur deux recelait en violon en son sein, jusqu'au milieu du XXe siècle.

Si en Europe on valorise les musiciens de formation classique, ici on rencontre les violoneux, ces troubadours offrant rigodons, reels et gigues lors des grandes célébrations traditionnelles.

L'instrument d'un des violoneux les plus célèbres du Québec, Paul Cormier, alias Monsieur Pointu, trône dans le musée de la lutherie qui occupe le deuxième étage de l'atelier de Jules Saint-Michel. Ce dernier raconte qu'à sa mort, le musicien qui a entre autres accompagné Gilbert Bécaud aurait demandé à sa femme de remettre son violon au luthier de la rue Ontario.


Un métier figé dans le temps

« Le violon vit beaucoup plus longtemps que nous, raconte Jules Saint-Michel. Un luthier peut fabriquer des instruments, mais il faut surtout les réparer. 100 ans, ce n'est pas très vieux pour un violon ».

Une opinion que partage son petit fils Olivier, qui poursuit la tradition familiale. « La technique est restée la même. Tout est pareil, à part pour des machines qui nous font travailler plus vite ». Même la colle de peau d'animal utilisée dans la conception des violons est basée sur les recettes d'origine des premiers luthiers.

L'absence de véritables cours axés sur la lutherie en Amérique du Nord oblige bien souvent les aspirants à s'exiler en Europe pour fréquenter les grandes écoles du métier. L'autre choix est de rentrer comme apprenti auprès d'un maître, comme l'a fait Olivier. « Il existe des cours, mais ils sont de base et souvent pour la guitare. Moi j'ai appris ici, avec mon grand-père ».

Les ateliers familiaux sont depuis le début les moteurs de l'art de la lutherie. Les premiers artisans italiens de la région de Crémone, comme la famille Amati, ont su transmettre leur savoir de génération en génération, rassemblant souvent dans leurs ateliers de jeunes apprentis, tels Antonio Stradivari et Andrea Guarneri, dont les instruments vibrent encore sous les archets des plus grands musiciens d'aujourd'hui.


Une carrière remplie

D'origine hongroise, Jules Saint-Michel a appris le métier chez celui qu'il considère comme son « maître », Antoine Robichaud, avant de reprendre l'atelier de celui-ci à sa retraite. Expert des violons anciens, M. Saint-Michel a représenté plusieurs fois le Canada comme membre du jury de la lutherie au prestigieux concours Tchaïkovski à Moscou. Il est aussi reconnu mondialement.

Humble, il a reçu plusieurs distinctions, dont un prix Opus du Conseil québécois de la musique en 2006, dans la catégorie « Reconnaissance à un facteur d'instruments », un prix qui a entre autres déjà été attribué à la Maison Casavant Frères, qui a produit de célèbres orgues. Il s'agit de sa plus grande fierté au point de vue des prix qui lui ont été attribués au long de sa carrière.

Poste Canada a tenu à commémorer l'oeuvre de Jules Saint-Michel en utilisant une photo de ses mains alors qu'il travaillait sur un violon. Un instrument qu'il garde encore près de lui, en souvenir.


jeanfrancois.villeneuve@24-heures.ca

 
 

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